A ne pas perdre

http://smartface.watch/fr/pourquoi-nous-soutenons-charlie-hebdo/



Allons enfants 

Voilà. Ce n'est pas encore fini. Mais déjà ça recommence. Après ces quelques jours de dense actualité, on pinaille, on cherche les poux, il faut bien remplir les colonnes.
Tout le monde y va de ses prédictions, de ses jugements sans appel, de ses accusations.
Ce n'est pas fini. Ce n'était pas un spectacle ordinaire. Le rideau reste entr'ouvert. 

Récupération politique il y aura forcément, il faut s'y attendre, tous sont sur les starting-blocks en marchant sur des oeufs pour ne pas se disqualifier. C'est normal : le politique a un vrai rôle à jouer, cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Le plus écoeurant ce sont les tentatives de récupération commerciale : 
 

Je salue le bon sens exemplaire de l'INPI en l'occurrence ! Nul doute que dans d'autres pays la lutte eût été féroce et sordide. Cette position tue dans l'oeuf les initiatives écoeurantes.
Cela n'a pas empêché certains de surfer sur l'événement pour faire du profit, inutile de déplorer depuis les magasins de vente en ligne ou les startups américaines de développeurs pour android, les petits profits mesquins et publicitaires que #JeSuisCharlie a pu générer. Ou pas. Oublions-les, et retenons seulement les tonnes d'initiatives individuelles et collectives, totalement sincères, totalement gratuites, totalement bouleversées, et qui n'ont pas attendu de voir l'ampleur de l'événement pour se mobiliser, chacun à sa manière : ici une appli gratuite qui propose dès le 7 janvier de changer son propre fond d'écran sur smartwatch pour tout le mois de janvier, quitte à perdre quelques utilisateurs, là des pages Facebook pour recueillir les témoignages ou encore pour organiser des rassemblements, sans compter les contributions de tant de dessinateurs talentueux issus de pays si différents ! La liste ne peut être exhaustive et j'aimerais bien recenser toutes les initiatives réellement désintéressées.

A nous de faire des jours, des semaines, des mois qui viennent, quelque chose de différent, quelque chose d'unique, quelque chose de beau.

Je veux croire que ces Marseillaises entonnées spontanément ont un sens pour tous. Et ce n'est pas le moment de venir discutailler sur ses paroles soi-disant violentes. Les paroles de la Marseillaise ont été écrites alors que les sans-culotte devaient se battre contre toute l'Europe ralliée contre la Révolution ! Elles collent à la musique et au rythme de ce chant de rassemblement et de soulèvement ! Qu'on se souvienne pourquoi ce chant inimitable a de tels accents !!! Contextualisons ces paroles en les expliquant aux enfants ! Chantons ! C'est un chant magnifique, une hymne, et la mélodie et le rythme en sont exceptionnels, les vrais musiciens ne me contrediront pas.
Love, love, love...
Qui se souvient comme moi du succès planétaire des Beatles, dont les premières notes étaient celui de notre hymne ? "All you need is love..." Et ça débute avec La Marseillaise. A l'étranger la France est le pays de la liberté, mais c'est d'abord le pays de l'amour. Voilà ce que symbolise ce chant de guerre. C'est une guerre pour la paix. Pour la liberté. Pour la fraternité. Et l'égalité.

Les gens de Charlie étaient un peu plus âgés que moi. Et j'ai toujours eu le sentiment qu'ils osaient à ma place, avec un aplomb dont j'aurais été incapable, moi qui suis parfois téméraire. Je pense qu'ils se seraient bien moqués de nous, s'ils avaient assisté à notre émotion et à notre patriotisme exacerbés. Va comprendre, Charlie, on est tous tombés sur la tête à cause de toi.
Mais ils nous ont accompagnés si longtemps, que le deuil ne se fera pas : c'est comme lorsqu'on perd un parent, on n'en revient pas, on ne s'en remet jamais vraiment. 

Malgré les oiseaux de mauvais augure qui croassent déjà que tout cela était de la gaudriole et que très vite les dissensions vont nous déchirer plus que jamais, je prétends que rien ne sera plus comme avant. Comme quand on perd un parent, on mûrit définitivement, on se sent investi d'une mission : c'est le sens de tous les #JeSuisCharlie qui ont fleuri sous différentes formes.

Le PS n'a pas été vraiment à la hauteur et s'empresse déjà d'obturer ses failles en nous ressassant un discours définitivement dépassé : je veux croire que quelques responsables y compris parmi les frondeurs seront capables de se ressaisir et de renoncer à des préceptes devenus des automatismes et des préjugés dévastateurs. Fin de l'angélisme, pitié ! Regarder la réalité en face... Et si l'on est incapable de par sa position de voir cette réalité, eh bien place à d'autres ! La chasse aux électeurs s'arrête quand la politique a une petite chance, enfin, de retrouver sa noblesse et son rang dans la cité.

On sent déjà venir l'UMP et l'obsession sécuritaire absurde qui restreindrait les libertés des citoyens tout en faisant triompher par là-même les terroristes ! Non merci. Nous ne sommes certes pas à l'abri des exactions de quelques demeurés, mais nos services ont déjà déjoué beaucoup d'attentats. Aidons-les à analyser des données pertinentes, plutôt que d'accumuler de si nombreux suspects sur des listes si longues qu'on serait incapable de les surveiller.

Quant au FN...  L'apologie de la peine de mort, les actes anti-musulmans commis en marge du mouvement de rassemblement, les propos des membres de la dynastie, les contradictions à feindre de vouloir défiler après les procès intentés à Charlie Hebdo, l'auto-disqualification, seront difficiles à  faire oublier. J'ai rencontré plus de gens que d'habitude, ces derniers jours, qui tenaient à me faire comprendre qu'ils ne votaient pas FN. J'habite en PACA, autant dire que ça me change et m'enchante.

Et ça suffit pour me rassurer. Un peu. 
Je voudrais seulement que la gauche comprenne que ça suffit, il faut restaurer l'autorité, c'est un besoin vital pour nos jeunes aujourd'hui, quelles que soient leurs origines. On parle beaucoup des circonstances économiques pour justifier ceci et cela. Foutaises. Certaines familles nécessiteuses ont des standards moraux bien plus élevés que la moyenne. Ce qui est vital, aussi vital que le pain et l'eau, c'est l'autorité et la transmission des valeurs, qui passe par la transmission des connaissances. Or il ne peut y avoir transmission d'une génération à l'autre sans le respect de cette autorité. Cela doit se traduire par le soutien indéfectible de tous ceux qui ont la mission de l'éducation et de l'ordre public.

J'allais les oublier. Les forces de l'ordre ! Je suis d'une génération où par tradition on les méprisait, les affublant de toutes les tares et défauts. Ces dernières années j'avais commencé à trouver cette généralisation sectaire et stupide, puis qu'il ne devait pas faire bon exercer ce métier, même si comme le disaient mes amis autrefois "ils ont choisi".
D'abord ils n'ont pas toujours eu le choix. Ils ont fait de leur mieux et si leur mieux c'était d'entrer dans la police, qu'ils aient préféré cela plutôt que pointer au chômage est totalement honorable. Ils nous sont indispensables.
Ensuite c'est un métier difficile déjà au quotidien. Ils en voient de toutes les couleurs, pour un oui pour un non. Je n'aurais jamais cru qu'un jour je serais fière d'eux, mais je peux dire que je le suis. Surtout après quelques jours à New-York sur fond de tensions avec le NYPD. Je suis heureuse qu'ils aient été applaudis. Et je me dis que nos Charlie les auraient peut-être applaudis aussi tout en se moquant d'eux-mêmes. 

C'est ça le deuil, le vrai. C'est se demander à tout moment ce qu'ils auraient fait, comment ils l'auraient fait. Et se résoudre à accepter de ne jamais le savoir.

Alors, on est un peu comme des enfants, quels que soient nos âges, à devoir reprendre le flambeau.

Allons enfants !

Vive Charlie ! Vive la France !

Les propos  de F.G. (la marche)

Marcher, c'est penser hors des sentiers battus - Frédéric Gros, philosophe

"La marche est un authentique exercice spirituel"

 | 24.06.11 | 13h57  •  Mis à jour le 24.06.11 | 13h57


Professeur de philosophie politique à l'université Paris-XII et à l'Institut d'études politiques de Paris, spécialiste de l'oeuvre de Michel Foucault, Frédéric Gros a écrit un livre intitulé "Marcher, une philosophie" (Carnet Nord, 2009).
Suffit-il de mettre des chaussures de randonnée et de se mettre en marche pour aussitôt se transformer en philosophe ?

Malheureusement ou heureusement, ce n'est ni aussi facile ni aussi automatique. Pour devenir philosophe, philosophe "professionnel" - pour peu que cette expression ait un sens -, on doit sans doute préférer les lectures patientes, les discussions contradictoires, la composition de dissertations ou la construction de démonstrations. Mais en marchant, surtout s'il s'agit de randonnées qui s'étalent sur plusieurs jours, il est impossible de ne pas éprouver un certain nombre d'émotions, de ne pas faire l'expérience de certaines dimensions, qui précisément sont d'une très grande richesse et constituent des objets de pensée précieux pour la philosophie.
Mais à quoi pensez-vous ? Autant on voit bien comment l'expérience esthétique peut nous permettre de construire le concept du beau, comment l'expérience révolutionnaire nous fait accéder à des problématiques politiques, autant marcher semble, aux yeux de beaucoup, une expérience plus banale, plus pauvre...

Alors prenez l'expérience d'une journée de marche. La lenteur de la marche, sa régularité, cela allonge considérablement la journée. Et en ne faisant que mettre un pied devant l'autre, vous verrez que vous aurez étiré démesurément les heures. De sorte qu'on vit plus longtemps en marchant, pas au sens où cela rallongerait votre durée de vie, mais au sens où, dans la marche, le temps ralentit, il prend une respiration plus ample.
Par ailleurs, le rapport du corps à l'espace est aussi très impressionnant : par exemple la beauté des paysages est plus intense quand on a fait des heures de marche pour franchir un col.
C'est comme si le fait d'avoir fait preuve de persévérance et de courage physique pour parvenir à tel ou tel panorama était récompensé. Il y a, dans la contemplation des paysages par le marcheur, une dimension de gratitude, sans qu'on sache exactement si c'est le marcheur qui se récompense lui-même de ses efforts en s'offrant le plaisir d'un repos contemplatif ou si c'est le paysage qui remercie par une intensité supérieure offerte au seul marcheur.
De manière plus générale, un espace que vous appréhendez par la marche, vous ne le dominez pas simplement par le regard en sortant de la voiture (une prise de vue), car vous l'avez inscrit progressivement dans votre corps.
La marche nous permet d'aller au-delà d'une conception purement mathématique ou géométrique de l'espace et du temps. L'expérience de la marche permet aussi d'illustrer un certain nombre de paradoxes philosophiques, comme par exemple : l'éternité d'un instant, l'union de l'âme et du corps dans la patience, l'effort et le courage, une solitude peuplée de présences, le vide créateur, etc.
On connaît la promenade de Kant dans les jardins de Königsberg, les voyages du jeune Rousseau à pied, d'Annecy à Turin, de Paris à Chambéry, les promenades de Nietzsche dans les hautes montagnes de l'Engadine, les sorties quotidiennes de Thoreau en forêt. Tous les penseurs ont-ils été aussi de grands marcheurs ?
Pas tous, loin de là. L'espace naturel des penseurs et des intellectuels reste majoritairement la bibliothèque ou la salle de conférences. Mais si vous prenez les penseurs que vous citez (à part Kant, qui a une conception plus hygiénique de la promenade), ils insistent pour dire ce que leur oeuvre doit à cet exercice régulier, solitaire. C'est en marchant qu'ils ont composé leur oeuvre, reçu et combiné leurs pensées, ouvert de nouvelles perspectives.
Ce n'est pas tant que marcher nous rend intelligents, mais que cela nous rend, et c'est bien plus fécond, disponibles. On n'est plus dans le recopiage, le commentaire, la réfutation mesquine, on n'est plus prisonnier de la culture ni des livres, mais rendu simplement disponible à la pensée.
On parle d'un succès croissant des activités de randonnée. Elle compterait de plus en plus d'adeptes. Peut-on parler d'une nouvelle actualité de la marche ?

Il faut répondre à votre question en plusieurs temps. Premièrement, rappeler quand même que la marche, par sa lenteur, par la fatigue qu'elle entraîne, n'a pas cessé de représenter pour l'homme une contrainte dont il fallait se débarrasser par la richesse ou le progrès technique.
Si on redécouvre aujourd'hui les bienfaits de la marche, c'est que l'on commence à ressentir que la vitesse, l'immédiateté, la réactivité peuvent devenir des aliénations. On finit, dans nos vies ultramodernes, par n'être plus présent à rien, par n'avoir plus qu'un écran comme interlocuteur. Nous sommes des connectés permanents. Ce qui fait l'actualité critique de la marche, c'est qu'elle nous fait ressentir la déconnexion comme une délivrance.
Est-ce qu'on marche pour se retrouver ?
Pour se retrouver, bien sûr, au sens où, en marchant, vous laissez au bord des chemins les masques sociaux, les rôles imposés, parce qu'ils n'ont plus leur utilité. La marche permet aussi de redécouvrir un certain nombre de joies simples. On retrouve un plaisir de manger, boire, se reposer, dormir. Plaisirs au ras de l'existence : la jouissance de l'élémentaire. Tout cela, je crois, permet à chacun de reconquérir un certain niveau d'authenticité.
Mais on peut aller encore plus loin : la marche permet aussi de se réinventer. Je veux dire qu'à la fois, en marchant, on se débarrasse d'anciennes fatigues, on se déleste de rôles factices, et on se donne du champ.
En marchant, tout redevient possible, on redécouvre le sens de l'horizon. Ce qui manque aujourd'hui, c'est le sens de l'horizon : tout est à plat. Labyrinthique, infini, mais à plat. On surfe, on glisse, mais on reste à la surface, une surface sans profondeur, désespérément. Le réseau n'a pas d'horizon.
Toutes les marches se ressemblent-elles ?

Vous avez raison, il faut absolument distinguer, car il existe des styles de marche irréductibles. Il y a la flânerie en ville, poétique, amicale, électrique. Il y a la promenade qui nous permet de sortir d'un espace confiné, de nous défaire un moment des soucis du travail, des nervosités ambiantes.
Il y a le pèlerinage, qui est tout à la fois un défi, une expiation, une ascèse, un accomplissement. Il y a la grande excursion, qui présente une dimension plus sportive, mais offre aussi la promesse de paysages grandioses.
Alors, "marcher, une philosophie" ?

Peut-être davantage : un exercice spirituel.
Nicolas Truong (Entretien)

 

Ce qui me terrifie...


ici

Je déteste d'avance ce que je vais dire ici, après avoir lu le récit passionnant et fort bien écrit de ce "Guet-apens". Mais je vais le dire, parce que c'est l'un des premiers réflexes qu'aura suscité en moi le dernier épilogue.
Tout d'abord je ne m'étonne pas du manque de perspicacité des services sociaux concernés ; manque de prudence ou précipitation, ils sont assez souvent à côté de la plaque hélas, mais il faudrait beaucoup de flair, d'expérience, et de chance, pour percer à jour les secrets de famille, leur tâche est quasiment impossible.
Ensuite, je trouve assez juste l'instinct de Maître Mô qui a défendu Ahmed, équilibré par celui de la Présidente qui a réussi à le faire condamner cependant, c'est-à-dire, sans que personne ne le sache à ce moment, à le mettre hors d'état de nuire à ses enfants.
Parce que le bourreau s'est condamné lui-même et a mis un terme à ses forfaits, en commettant l'assassinat. Priver ses enfants d'une mère qui se souciait si peu de leur intégrité physique ne fut certes pas chose difficile. Mais ce faisant il aura au moins épargné les deux derniers, chose qui ne serait sans doute pas arrivée si leur mère avait vécu. Et s'il n'avait pas été condamné.
Pour cela il fallait croire Ahmed "innocent", c'est-à-dire étymologiquement hors d'état de nuire, état dans lequel il s'est bien mis lui-même en cherchant à imposer l'omerta à tout jamais.
Alors, pour une fois, je suis satisfaite de cette justice.

Au Guet-apens

[Avertissement : ce récit est très (trop) long, il comporte 17089 mots (!), j'en ai conscience, mais je n'ai pas su faire autrement, je ne voyais pas comment vous emmener avec moi là-bas en en supprimant des passages : tant pis (Au moins, je peux espérer qu'il vous "fera de l'usage", comme on dit dans le Nord..) ! J'ai pensé un temps le publier en plusieurs fois, mais j'aurais forcément dû le couper à des endroits qui auraient obligé le lecteur potentiel à attendre la suite, ce que j'ai supposé être désagréable -d'autant qu'il y a plusieurs suites... Bref, donc, le voilà, en un seul tenant. D'autre part, statistiquement et me connaissant, il y a sûrement des fautes, d'accord notamment : je vous prie par avance de bien vouloir m'en excuser... Enfin, il s'agit, plus que jamais, d'un récit subjectif, comme toujours (je ne trompe personne, c'est indiqué au fronton du blog) : certaines considérations sont le reflet de mon ressenti, pas forcément de l'objective réalité, dont je me demande d'ailleurs si, finalement, vieux et vaste débat, elle existe vraiment ...]

Ahmed entre dans le box des accusés, toujours aussi minuscule, particulièrement entre ses deux grands flics d’escorte, toujours aussi mal fagoté, comme s’il sortait d’un film des années 70, avec sa masse de cheveux crépus, son costume crème, pantalon pattes d’éléphant et veste cintrée à larges revers, chemise grise et large cravate à gros nœud, crème et grise évidemment.
Comme d’habitude, il a l’air de sourire – ça n’est ni l’endroit, ni le moment, mais de cela, je ne m’inquiète pas : la Cour et les jurés s’apercevront rapidement que c’est en fait une mimique, qui ne le quitte jamais, et qui ne signifie rien, même si parfois, comme maintenant, on aimerait la lui ôter.
Dans un instant, la greffière va lire l’arrêt qui a renvoyé Ahmed devant la Cour d’Assises, énumérant ce faisant les charges que la Chambre de l’Instruction a estimé suffisantes pour qu’il soit accusé d’avoir assassiné sa femme, avec la complicité de Roger.
Juste après, la Présidente, bien que la procédure française ne le prévoie pas, lui demandera seulement, avant que le procès, prévu sur trois jours, ne démarre effectivement, s’il reconnaît les faits ; elle sait, comme moi, qu’Ahmed répondra que non, qu’il est innocent – c’est ce qu’il affirme depuis son arrestation, trois ans plus tôt.
Je le regarde, assis en contrebas par rapport à lui, tandis qu’il décline son état civil, un micro grotesque emmanché sur un fil de fer roulé autour de son cou, et je serre la main gauche, celle qui est posée devant moi sur le bureau en bois de la Défense, en m’apercevant qu’elle tremble : Ahmed est innocent, je le sais depuis trois ans, je le crois – et je suis celui qui doit le défendre devant la Cour d’Assises : je suis terrifié.
C’est une chose de plaider un acquittement parce que rien dans le dossier, selon vous, ou en tout cas aucune preuve formelle ou inéluctable, ne permet de condamner un homme, parce qu’il y a place au doute, lequel doit profiter à celui que vous défendez, coupable ou innocent ; c’en est une toute autre d’être l’avocat d’un homme dont vous êtes totalement persuadé de l’innocence, la “vraie”, dont vous êtes certain qu’il ne ferait ni n’a jamais fait le moindre mal à personne, dont vous ressentez, cruellement, lourdement, depuis plusieurs années, qu’il est victime de ce qui, déjà, ressemble à une erreur judiciaire … Non pas que, dans les deux cas, vous n’ayez pas en charge sa défense, et ne deviez pas y consacrer tout ce que vous pourrez ; mais, dans le second, une peur viscérale pèse sur vous : vous n’avez plus seulement cette obligation de moyens, mais celle d’un résultat, à tout prix, l’échec serait trop énorme, trop injuste …
Ahmed est seul, devant la Cour : Roger, qui devait y être jugé à ses côtés sous la prévention de complicité d’assassinat, est mort en détention, il s’est mis une nuit à cracher du sang, entre l’arrêt de renvoi et le procès, l’action publique est éteinte à son encontre – j’aurai l’occasion de plaider mon espoir qu’il était coupable …
Ahmed comparaît devant une Présidente qui n’a jamais, depuis deux ans qu’elle exerce cette fonction, jamais acquitté personne, à l’unique exception du frère d’une victime qui avait, mais malgré lui, participé à sa mort, et pour lequel l’acquittement était si évident qu’il avait été requis, avec force, par l’avocat général, qui lui avait même à l’audience présenté les excuses de la société – je le sais, j’étais l’avocat de cet autre homme, de cet autre innocent.
Mais ça a été la seule fois : la Cour d’Assises, sous cette présidence, hasard ou main de fer, a, selon la rumeur, condamné strictement tous les autres accusés qu’elle avait à juger.
Et Ahmed encourt la réclusion criminelle à perpétuité.(1)

LE CRIME – L’ENQUÊTE
On a retrouvé le corps de Geneviève, l’épouse d’Ahmed, mère de leurs six enfants, un samedi matin, trois ans auparavant, dans le fossé d’une forêt située à quelques kilomètres de leur domicile, la gorge tranchée d’une oreille à l’autre, baignant dans une mare de sang – les gamins qui étaient venus jouer à faire une cabane à cet endroit et ont découvert le cadavre doivent encore en faire des cauchemars …
On s’est immédiatement intéressé au mari, arrêté le jour même : il ressortait rapidement des premiers éléments de l’enquête que la veille, en milieu de soirée, le couple, une fois de plus, s’était sérieusement disputé – le bon terme étant “engueulé”, les voisins témoignant que Geneviève et Ahmed, comme d’habitude, hurlaient tour à tour, s’insultaient copieusement, et que, comme d’habitude, Ahmed était sorti du domicile en furie, en claquant la porte après une dernière bordée d’injures croisées, moitié en arabe moitié en français, “comme chaque fois qu’il est vraiment en colère” ; peu de temps après, Geneviève était sortie à son tour, laissant allègrement les six enfants se garder eux-mêmes, et était partie à pied vers le centre du village, manifestement ivre, comme souvent, titubant et invectivant les fantômes de la nuit à grands coups de moulinets dans le vide.
Plus personne du village ne l’avait jamais revue.
Il faut dire que Geneviève ne passait pas inaperçue, avec ses cent vingt kilos et son mètre quatre-vingts, et son incapacité à parler bas et autrement qu’avec un langage de charretier – le couple, découvrait-on rapidement, était un peu le phénomène de foire du village, les tendres époux étaient aussi peu assortis qu’on peut l’être, à la fois physiquement – Ahmed faisait un mètre soixante et devait peser soixante kilos tout habillé – et moralement – il ne buvait jamais alors qu’elle passait pour une poivrote, parlait habituellement gentiment et d’une voix douce, sauf dans leurs crises, et souriait à tout le monde, s’occupant apparemment à merveille et avec beaucoup d’affection des enfants, seul la plupart du temps, on les croisait allant en forêt ou au parc de jeux, joyeusement …
Geneviève et Ahmed ne travaillaient pas et vivaient des allocations familiales, dans la maison que Geneviève avait hérité de son père – mort prématurément d’une cirrhose, évidemment.
Ils s’étaient rencontrés au cours d’une ducasse, dix ans auparavant, et, pour les gens du village, la cause était entendue : lui avait vu en elle un moyen de se sédentariser, petit et arabe -”un bon arabe, un gentil, hein ; mais enfin, arabe tout de même” ; et elle, vu ses défauts et son physique, “euh, pas facile non plus“, était trop contente d’avoir trouvé un homme qui semblait s’intéresser à elle, et s’était empressée de lui mettre le grappin dessus, d’où mariage six mois plus tard, et six enfants en neuf ans.
Il ne s’est jamais trouvé aucun témoin pour penser que ces deux-là avaient pu réellement s’aimer, les gens sont comme ça, ils pensent que tout peut s’expliquer logiquement, ou ne le peut pas ; Ahmed soutiendra toujours être tombé amoureux de Geneviève, et n’avoir jamais cessé de l’être – même le juge d’instruction le questionnera sur les “raisons” de cet amour prétendu, à quoi il fera la seule réponse admissible : toutes et aucune, que voulez-vous répondre d’autre …
Les gendarmes apprenaient très vite également – c’était un petit village – qu’Ahmed, à peine sorti de chez lui, s’était directement rendu au café du village, vous devrez me croire si je vous dis qu’il s’appelait “Au guet-apens”, tenu par son meilleur et en réalité unique ami, Roger, avec l’aide de sa femme Monique.
Du témoignage unanime des quelques consommateurs qui se trouvaient dans l’établissement à ce moment, il ressortait qu’Ahmed était arrivé furibond, et s’était largement épanché auprès de Roger sur sa salope de Geneviève, cette grosse vache qui l’avait encore gravement fait chier, et l’avait à moitié mis à la porte une fois de plus … Comme souvent, car ces témoins avaient maintes fois assisté à la même scène entre les deux amis, Roger avait abondé dans son sens quant au peu d’intérêt qu’avait son épouse, tonitruant et radical, ce d’autant plus qu’il avait déjà bien picolé à cette heure un peu avancée de la soirée, et, une fois de plus, reproché à Ahmed de ne pas  “être un homme“, de ne pas s’en “débarrasser une fois pour toutes“, avec son aide s’il le fallait, “il n’était pas ancien légionnaire pour rien, bordel de Dieu, et Ahmed, le sourire kabyle ça devait pourtant le connaître, hop, un coup de lame et on n’en parlerait plus“, accompagnant ses paroles d’un geste de la main en travers de sa gorge …
Roger s’était servi au moins quatre grands verres de whisky pendant qu’il prodiguait, en boucle et sur tous les tons, ces conseils hautement philosophiques, et Ahmed avait bu la même quantité de … verres de lait, comme toujours, en se calmant progressivement, en ne disant pas grand chose.
De guerre lasse, et parce que les invectives de Roger finissaient par couvrir le son de la télé, les habitués étaient rentrés chez eux, laissant les deux hommes à leurs projets de massacre, sans en croire évidemment, pas plus cette fois-là que les autres, un traître mot : paroles d’ivrogne de cette grande gueule de Roger, ancien militaire ne ratant jamais une occasion de le clamer haut et fort, voilà tout.
Sauf qu’évidemment, cette fois-ci, les gendarmes ne pouvaient pas être du même avis.

Ils le pourraient encore moins, après avoir procédé, vers midi, à l’interpellation de Roger, qu’ils trouvaient ronflant en travers du lit conjugal, encore ivre de la veille, et incapable dans l’immédiat de s’expliquer de façon cohérente sur sa fin de soirée, mais surtout en procédant à l’audition, avant la sienne donc, de son épouse Monique, laquelle indiquait en substance avoir entendu, d’en haut, étant couchée tôt, Ahmed arriver dans le café, et son mari vociférer pendant un moment, puis n’avoir plus rien entendu, avoir supposé que les deux hommes discutaient en bas, s’être endormie, et avoir été réveillé dans la nuit par Roger qui venait se coucher, très manifestement ivre, en marmonnant “putain j’lai fait, putain j’l'ai fait“, avant de tomber sur le matelas la bouche ouverte et tout habillé.
Avait-elle regardé l’heure ? Oui, il était dans les trois heures sur le radio-réveil, même qu’elle s’était demandé, dans un demi-sommeil, ce qu’ils avaient bien pu foutre et se dire pendant tout ce temps en bas, Ahmed était arrivé vers vingt-et-une heures. Était-elle certaine des mots employés par son mari ? Absolument, elle lui avait même demandé “Quoi, qu’est-ce que t’as fait ?“, mais en vain, il était trop ivre pour répondre. Confirmait-elle que les vêtements que portait Roger étaient ceux qu’il avait hier soir ? Oui, il ne s’était pas changé, il n’aurait pas su …
A sa connaissance, Roger possédait-il une arme ? Oui, un pistolet démilitarisé, hors d’état de marche, et un couteau de combat, avec un poignet américain en guise de manche : souvenirs de la Légion, ils étaient emmaillotés dans un linge, dans un carton avec les anciens effets militaires de son mari, au grenier. On pouvait voir ? Bien sûr, il n’y avait qu’à la suivre …
Trois gendarmes avaient accompagné Monique au grenier, l’avaient vue ouvrir un carton, en retirer un linge roulé, qu’elle leur avait tendu : “C’est là-dedans“. L’adjudant-chef, ganté, avait déroulé le tissu, et découvert un pistolet sans percuteur … Et rien d’autre, pendant que les sourcils de Monique se faisaient circonflexes … “Bon, il n’est pas là, le couteau … On va faire une perquisition, si vous êtes d’accord ?
Vingt minutes plus tard, l’un des militaires découvrait, en bas, au-dessus du grand frigo qui se trouvait juste derrière la salle du café, emballé dans un sachet plastique un couteau de type poignard, dont la poignée était constituée d’un poing américain en métal, et dont la lame faisait vingt-cinq centimètres, une lame crantée …
Non, Monique ne s’expliquait pas ce qu’il faisait là, ni non plus pourquoi on l’avait manifestement lavé récemment, puisqu’il y avait encore de l’eau sur l’arme et dans le sachet …
On avait placé Roger en garde à vue, en dégrisement pour l’instant, Monique aussi, et, au vu de ces premiers éléments, on avait évidemment placé sous scellés le couteau, d’une part, les vêtements de Roger, comportant des traces de boue sur les chaussures et le pantalon, rien d’autre de visible, d’autre part on était évidemment parti chercher Ahmed.
Les gendarmes, assez contents je suppose, à ce stade, de constater que l’enquête allait être facile, s’étaient ensuite rendus au domicile de Geneviève et d’Ahmed, et y avaient trouvé ce dernier en train de préparer le repas du midi pour la marmaille et pour lui.
Ils l’avaient arrêté.
Une perquisition avait été immédiatement effectuée, au cours de laquelle on avait saisi ses vêtements de la veille, encore jetés en boule au pied du lit, l’un de ses éternels costumes démodés, bleu celui-ci, ainsi que les chaussures qu’il portait. Il y avait de la boue sur elles et son pantalon, pas d’autres taches suspectes apparentes.
On avait interrogé les plus vieux des enfants, qui avaient confirmé la dispute de leurs parents la veille, entendue depuis leurs lits, les départs de leur père puis de leur mère, confirmant aussi que ça arrivait souvent, et que ça se terminait souvent de la même façon, leur père partant dans ces cas-là au Guet-apens, chez Roger, leur mère allant marcher dans le village ou s’asseoir sur un banc de la petite Place du Marché, ou d’autres fois prenant la voiture familiale pour aller faire un tour et “calmer ses nerfs”. Non, ils n’avaient pas entendu leur père rentrer, ils dormaient. Oui, parfois maman n’était pas encore rentrée le lendemain, ces fois-là : il lui arrivait  de trouver refuge chez sa sœur, qui n’habitait pas très loin, et d’y rester, au moins la journée suivante – ils supposaient que c’était encore le cas aujourd’hui, et je plains le gendarme qui avait dû les contredire – peut-être qu’il ne l’avait pas fait, d’ailleurs, laissant ce soin aux services sociaux, mandatés sur le champ pour prendre en charge les enfants …
Ahmed, qui bien sûr demandait aux gendarmes ce qui se passait, avait été informé de l’assassinat de son épouse ; sa réaction était consignée par écrit, parce qu’il n’en avait pas eu d’apparente, s’étant contenté de ne rien dire, son éternel rictus de sourire sur la face, et n’avait posé aucune autre question, ni laissé échapper aucune larme  ou aucune attitude de chagrin …
On l’avait interrogé, et pas dix minutes, évidemment, sur son emploi du temps de la veille : il avait confirmé en tous points la dispute, avec une importante précision : elle l’avait même griffé dans le cou, dans l’engueulade, en faisant un geste comme pour lui mettre une claque – et effectivement il portait une petite griffe, récente, à la base du cou ; l’arrivée chez Roger, la discussion animée contre son épouse, des mots, comme d’habitude, Roger s’en prenait à elle verbalement, la vouait aux Gémonies, et ça réconfortait Ahmed, qui ne l’avait pas facile avec elle, elle buvait beaucoup, elle l’insultait souvent, elle ne faisait rien à la maison, mais qu’il continuait pourtant à aimer, ne serait-ce que parce qu’elle était la mère de ses enfants ; ensuite, les deux hommes s’étaient calmés, avaient continué à discuter de tas de trucs, puis Ahmed était reparti chez lui, bien certain d’ailleurs que comme d’habitude, sa femme n’y serait plus. Non, il était sobre, il ne buvait jamais. L’heure ? Il ne savait pas trop, il devait être minuit/une heure, mais il n’avait pas fait attention, il disait surtout cela parce que c’était l’heure de fermeture habituelle du café de Roger, maximum, sinon il se fait sermonner par Monique. Oui, il était rentré directement.
Non, bien sûr que non, mille fois non, il n’avait pas tué sa femme, ni aidé Roger à le faire, ni été aidé par lui : tout ça, c’était des paroles en l’air, maintes fois répétées, jamais appliquées ; et puis, pour quoi faire, Mon Dieu ? Si Ahmed l’avait voulu, il aurait pu très facilement divorcer ; pour tout dire, il avait, six mois plus tôt, consulté une avocate, qui lui avait confirmé que compte tenu de l’attitude de Madame, non seulement le divorce ne poserait pas problème, mais il obtiendrait sûrement la garde des enfants, dont il s’occupait si bien. Il n’avait pas donné suite, parce qu’il voulait donner une chance à Geneviève : certainement pas pour la tuer six mois plus tard, sans aucune raison donc …
Avait-il été question d’un couteau, la veille, entre les deux hommes ? Non. Roger lui en avait-il montré un ? Non. Ahmed savait que Roger en possédait un, une arme impressionnante, il l’avait déjà vu, une fois que Roger, ivre comme souvent, braillard sur son passé militaire comme toujours, l’avait exhibé devant lui et d’autres, au bistrot ; mais hier soir, pas du tout.
Roger, enfin entendu, taux d’alcool redescendu, confirmait en substance lui aussi le déroulement de la soirée ; il affirmait qu’au départ d’Ahmed, il avait fermé le café, bu encore un ou deux verres devant la télé, traîné un peu pour ce qu’il s’en souvenait, rangé trois conneries, sans bien se souvenir ni de ses faits et gestes, ni de l’heure, puis avait dû finir par aller se coucher. Était-il sorti ? Non, pas qu’il se souvienne, ou alors pour aller pisser, peut-être. Non, en aucun cas en voiture – heureusement d’ailleurs, il était rond comme un Polonais.
Son épouse ayant confirmé qu’il s’était couché vers trois heures du matin, et Ahmed étant parti entre minuit et une heure, comment pouvait-il expliquer être resté seul de deux à trois heures en bas, à ne rien faire ? Il ne le pouvait pas, il ne souvenait pas de grand chose, il avait dû glander, ranger des trucs …
Et, bien sûr et surtout : savait-il par hasard où était son couteau ? Ah, oui ! D’accord, il voyait bien où le gendarme voulait en venir ! Bon, il ne s’en souvenait pas tout à l’heure, mais puisqu’il lui en parlait, ça lui revenait : à un moment il était parti au grenier, regarder ses souvenirs militaires, comme ça, par nostalgie alcoolisée – il avait même, là-haut, coiffé son béret ; il se souvenait avoir pris son couteau en main ; il ne se souvenait plus bien de la suite, mais il se pouvait qu’il ne l’ait pas rangé ensuite … L’avait-il lavé ? Non, pas qu’il se souvienne … Ah, il était plein de flotte ? Alors, c’est qu’il avait dû le faire …
Évidemment non, il n’avait pas tué ni aidé à tuer Geneviève, ils étaient fous ? Il n’aurait d’ailleurs pas été en état, même si l’idée lui avait sérieusement traversé l’esprit … Il y a un monde entre dire des conneries avec un pote malheureux, et les faire, non ?
Voilà en substance comment les choses se présentaient au départ, dans les quelques heures ayant suivi la découverte du corps.

SUITES DE L’ENQUÊTE – L’INSTRUCTION
Mais deux séries d’éléments étaient rapidement venues compliquer les choses, pour les deux hommes, pour certaines avant même l’issue de la garde à vue et leur présentation à un juge d’instruction, puis leur placement en détention provisoire, pour d’autres, obtenues dans des délais plus longs, par la suite, au cours de l’information judiciaire -l es deux mis en examen, pourtant, n’allaient par la suite jamais varier dans leurs déclarations.
Les constatations techniques, d’abord.
De l’examen du corps, on retirait d’une part, que l’autopsie et les expertises médicales subséquentes, entomologique notamment, permettaient de situer assez précisément la mort autour de deux heures du matin, à plus ou moins une demi-heure ; d’autre part, que l’examen minutieux de la plaie, de la largeur de chaque marque ayant dentelé la blessure qui avait déchiqueté la gorge de la malheureuse, rendaient compatible avec le crime l’utilisation du couteau de Roger, “ou de toute arme présentant exactement les mêmes caractéristiques de largeurs de lame et de dents“.
Par ailleurs, il était établi que le coup fatal avait été unique, porté avec force, l’entaille était très profonde, par une personne se tenant derrière la victime et lui ayant maintenu la tête d’une main en l’égorgeant de l’autre, il semblait impossible à l’expert qu’une déchirure aussi rectiligne et franche puisse avoir été causée de face ; or, ce geste ayant été effectué de droite à gauche, il était l’œuvre d’un gaucher, et d’un gaucher par ailleurs de grande taille, comme la victime : la plaie était horizontale, et les traces de sang, ainsi que les prélèvements sur les genoux du pantalon de celle-ci, excluaient qu’elle ait été à genoux ou allongée lors de l’acte fatal.
Enfin, le corps ne comportait aucune lésion de défense ou de traînage ; et la victime avait sous les ongles une minuscule croûte de sang, d’une part, et un fil de tissu bleu, d’autre part.
Ahmed était droitier, Roger gaucher. Ahmed était petit et malingre, Roger grand et costaud. La particule de sang sous un ongle de la victime s’avérait être celui d’Ahmed, mais Geneviève l’avait griffé pendant la dispute. Le fil de tissu s’avérait provenir du costume qu’Ahmed portait la veille : Ahmed supposait qu’elle le lui avait arraché dans le même geste, ou un autre ; on lui objecterait qu’il était peu plausible que ce fil soit resté tout ce temps sous l’ongle de la défunte, et on lui ferait reconnaître par ailleurs qu’il ne portait pas sa veste lors de leur altercation, et qu’il serait étonnant que ce fil provînt de son pantalon …
Le corps et les habits ne comportaient soit pas d’ADN tiers, soit pas de traces exploitables.
Les constatations matérielles, ensuite.
De l’examen du couteau, on retirait l’évidence, savoir qu’il avait été lavé dans les quelques heures précédant sa découverte, et pas seulement à l’eau, mais à l’eau et au savon ; mais aussi qu’il restait dessus, dans la fente entre le manche et la lame, un infime résidu microscopique d’une matière organique, impossible à mieux identifier ou à analyser finement, une particule de chair qui ne “parlerait” pas, et qu’il serait notamment impossible de dater ; sur le manche figurait l’ADN de Roger, uniquement.
Roger expliquerait que ce couteau avait déjà servi, par le passé, sur des volailles notamment, et, plus anciennement encore, qu’il avait “fait la guerre”, avec lui, et avait par exemple aussi servi à l’époque à se graver le “x” qui figurait sur l’un de ses avant-bras …
De l’examen des taches sur les vêtements des trois personnes concernées, on retirait qu’elles ne comportaient pas de sang, à part évidemment sur ceux de Geneviève, laquelle avait très abondamment saigné, plus que vraisemblablement, aux dires des experts, en projetant beaucoup de sang autour d’elle ; mais qu’en revanche, la boue qui maculait tant les trois paires de chaussures que les trois bas de pantalons était exactement la même, et c’était également la même que celle prélevée sur le lieu de la découverte du corps.
La même également que celle que l’on avait retrouvée sur les tapis de sol, conducteur et passager, du véhicule de Roger, dans lequel on avait par ailleurs, côté passager, retrouvé également l’ADN d’Ahmed.
Mais il avait plu la veille dans la journée, et les deux hommes s’en tiendraient à leurs premières explications, en indiquant, pour Ahmed être sorti à pied et avoir marché jusque chez lui, pour Roger peut-être avoir été uriner devant son café – et de toute façon être sorti plusieurs fois le jour même, pour des courses diverses ; ils soutiendraient que la boue retrouvée sur leurs habits ne pouvait que provenir de là.
Je demanderai sur ce point au juge d’instruction une expertise comparative de la gadoue pouvant être prélevée un jour de pluie devant le Guet-apens, ainsi qu’à différents endroits du trajet jusque chez Ahmed, avec celle des vêtements, et avec celle du fossé : l’expertise ferait ressortir des similitudes entre l’ensemble des prélèvements, et établirait en substance d’une part, que la même terre était présente à chaque fois, mais que dans le fossé et sur les vêtements, on ne trouvait pas, en plus, même si en proportions moindres, d’autres composantes, de pollution notamment, en revanche présentes sus les chaussures des mis en examen et devant chez eux …
Des analyses avaient également été effectuées sur les ongles et les mains des deux suspects, sans résultats.
Enfin, un appel à témoins avait été lancé dans la presse.
En effet, la route traversant la forêt dans laquelle on avait découvert le cadavre était très fréquentée, même de nuit, et peut-être surtout de nuit, les vendredis et samedis soirs: elle était le seul chemin entre différents villages et villes de la région et la plus grosse ville proche, siège des restaurants du coin, mais également vers la frontière toute proche, la Belgique étant pour les jeunes Français frontaliers une sorte d’Eldorado de discothèques et boîtes de nuit en tous genres.
Comme on savait par ailleurs que l’endroit précis du crime, situé à six kilomètres du centre du village, était trop éloigné pour qu’on y soit, victime comme auteurs supposés, venu sans au moins un véhicule, et que par ailleurs le crime avait été commis sur place, vu la quantité de sang retrouvée à l’endroit même et l’absence de toute trace exploitable aux alentours, impliquait deux personnes debout, grandes et fortes, dans un fossé profond seulement de soixante-dix à quatre-vingts centimètres, l’on se disait qu’une telle scène, qui s’était vraisemblablement déroulée à côté d’un véhicule garé tout à côté le long de la route et du fossé, pouvait avoir été aperçue et remarquée des automobilistes passés par là à ce moment.
Et on avait raison.
L’appel à témoins avait été lancé une dizaine de jours après les faits, et trois témoins s’étaient manifestés presque aussitôt : comme attendu, deux jeunes gens, qui effectivement pour l’un, partait rejoindre des amis “en boîte”, et pour l’autre, était la passagère avant d’une voiture roulant dans l’autre sens, revenant d’une soirée chez des amis citadins : mais également une personne plus âgée, qui revenait quant à elle d’une journée de brocante, au volant d’une camionnette.
Tous trois avaient en tout cas vu la même chose, cette nuit-là, entre une heure et deux heures trente, sans pouvoir être plus précis : un gros véhicule type 4×4, aucun ne pouvant l’identifier plus avant, de couleur probablement blanche, en tout cas claire, était garé sur le bas-côté de la route, dans le sens “village vers la ville”.
Ils étaient tous certains de la couleur et du sens de marche, car ses phares étaient allumés, c’est même ce qui avait attiré leur attention, faute de quoi ils n’auraient probablement fait qu’apercevoir une masse sombre en passant – tous avaient pensé soit à un besoin pressant du conducteur, soit à un ivrogne ayant du mal à rentrer, motifs supposés du stationnement de la voiture à cet endroit désert.
La voiture de Roger était un Range Rover crème. Tous trois, sur photos, ne pourront l’identifier formellement, mais aucun ne l’exclura non plus.
En outre, le jeune conducteur, dont l’attention était il est vrai accaparée par la conduite, indiquait n’avoir vu personne devant (dans les phares) le véhicule, ou derrière ; la passagère de la seconde voiture, elle, pensait, sans en être certaine, avoir aperçu, derrière la voiture, donc dans la nuit, deux silhouettes, penchées sur le fossé, l’une légèrement plus grande que l’autre – c’est elle qui avait pensé à un type en train de vomir ; enfin, et surtout, le chauffeur de la camionnette, lui, avait ralenti, arrivé à la hauteur du véhicule, sans but précis, juste “pour voir”, estimant être passé de ce fait en deux ou trois secondes : lui indiquait, formellement, avoir vu la même scène que la jeune fille (et il datait son passage à la même heure à quelques minutes près), à savoir deux silhouettes tournées vers le fossé et la forêt, une petite et une plus grande ; mais il était aussi certain d’avoir aperçu un troisième personnage, debout dans le fossé, un peu à côté des autres, et dont il n’avait donc vu que le haut du corps – suffisamment pour indiquer qu’il lui avait semblé plus corpulent que les deux d’en haut ; selon lui, il tendait les bras devant lui à ce moment-là, comme si les deux autres devaient l’aider à remonter ; il avait poursuivi sa route en pensant à trois fêtards dont l’un s’était soulagé à cet endroit.
Le témoignage de la jeune fille était très imprécis, et elle ne savait notamment pas estimer l’écart de taille entre les silhouettes entraperçues, elle décrivait seulement une impression ; celui du brocanteur amateur, en revanche, était beaucoup plus affirmatif, et correspondait à merveille à la thèse de l’accusation, évidemment.
Ce témoignage a été maintenu, avec force et assurance, tout au long de la procédure ; l’homme ne pouvait reconnaître les protagonistes de la scène qu’il disait avoir vue, mais était en revanche certain de sa description, il s’agissait d’un membre de cette catégorie de témoins qui sont résolument affirmatifs, et ne se posent aucune question – notamment pas celles de savoir si, dix jours après un fait qui pour lui était parfaitement anodin, après une dure journée commencée tôt, et après surtout avoir lu, il le reconnaîtrait plus tard, les journaux locaux le lendemain du crime et les jours suivants, journaux qui décrivaient, avec moult détails, la découverte du corps, la nature du crime, et les mises en examen des deux suspects, il ne lui semblait pas étrange de n’avoir pas cru devoir appeler immédiatement les gendarmes, pour ce qui était un témoignage évidemment capital, et si par ailleurs son témoignage ne pouvait pas, inconsciemment au moins, résulter plutôt de ce qu’il avait lu, que de ce qu’il aurait effectivement vu, de nuit, en très peu de temps …
Roger et Ahmed avaient continué à nier toute participation aux faits pendant toute l’instruction, confrontation et reconstitution, à laquelle ils refusaient de participer(2) , incluses.
Leur personnalités respectives avaient été passées au crible, sans éléments notables, à part, tout de même, pour Roger, les éléments militaires, où figuraient certains antécédents de violences, qui avaient fini par entraîner son éviction de l’armée : saoul, Roger pouvait frapper fort, y compris un sous-officier ; ça n’en faisait évidemment pas un assassin, les deux hommes étant pour le surplus sains d’esprit, sans amoralité particulière ni traits de caractère anormaux – de toute évidence, Ahmed était plus passif et effacé, Roger plus démonstratif et colérique, c’était tout.
Ni Roger, ni Ahmed, n’avaient de mobile, en tout cas apparent – en particulier, l’avocate consultée par Ahmed avait été interrogée, et avait confirmé ce qu’il avait indiqué sur le potentiel divorce, potentiellement aisé. Aucune assurance-vie n’avait été prise pour Geneviève, sa mort ne rapportait rien à personne.
Ahmed niait avec la même constance auprès de moi, et je le croyais – il pleurait, parfois, en évoquant Geneviève, et en me disant qu’il ne lui aurait fait aucun mal, même si elle pouvait être chiante, ne serait-ce que pour une raison pour lui sacrée : lui en faire, c’était évidemment blesser ses enfants, les priver de leur mère ; et il adorait ses enfants, le fait de ne plus les voir était ce qu’il y avait de plus douloureux pour lui, sa cellule était tapissée de leurs photos … Je le croyais. Totalement.
Je ne suis pour autant pas plus crétin qu’un autre(3) : on ne pouvait pas, objectivement, dire que le dossier était vide, il existait évidemment des éléments chargeant les deux hommes, mais, je l’exposais souvent à Ahmed, chargeant à mon sens en réalité beaucoup Roger, et lui-même beaucoup moins – et Ahmed jurait l’avoir laissé dans son bistrot, seul, deux heures avant le crime, sans évidemment savoir ce qu’il avait pu faire …
Dans ces cas-là, lorsque nous abordions ce sujet, sa passivité, relevée par les experts, m’exaspérait : il comprenait ce que je disais, évidemment, mais il connaissait bien Roger, il ne le voyait pas commettre le crime, encore moins sans raison, rien ne le prouvait vraiment, il refusait de l’accuser, il refusait que le moindre soupçon à son égard puisse provenir de ses déclarations ; il m’enjoignait de le soutenir et de soutenir son innocence, certes, mais m’interdisait dans le même temps de le faire en “chargeant” son ami. Je le comprenais, mais je rageais, parce que j’étais persuadé désormais que Roger avait tué son épouse, sans doute dans un brouillard éthylique de guerrier, histoire probablement de “montrer qu’il en avait” en joignant l’acte à la parole, et d’aider ainsi, avait-il dû croire, son ami passif …
J’étais d’autant plus frustré et mécontent de ne pas pouvoir avancer dans cette voie que Roger, lui, avec l’aide de son conseil, ne se gênait désormais absolument plus à la fin de l’instruction, aidé il est vrai par une détention provisoire à laquelle plusieurs demandes de libération n’avaient pas réussi à mettre fin, pour mettre expressément en cause son “ami” Ahmed, sentant bien je suppose que les éléments de l’enquête l’impliquaient, et présumant qu’il fallait un autre coupable à tout prix – et après tout, lui aussi avait perdu Ahmed de vue pendant toute la fin de la soirée, sans que personne ne puisse dire ce qu’il avait fait …
Il le faisait lourdement, par ses déclarations et par des lettres au magistrat instructeur, en balayant par exemple la ressemblance de la voiture vue par les témoins avec la sienne d’un revers de phrase : la nuit, les voitures se ressemblent toutes, et les témoins pouvaient se tromper, évoquant le break possédé par Ahmed, lui aussi de couleur claire ; quant au couteau, il était facile de s’en procurer un n’importe où, et même de faire exprès d’en acheter un qui présente les mêmes caractéristiques que le sien, histoire de mieux le faire accuser si l’occasion se présentait un jour …
Je fulminais, et ce genre d’accusations (que pourtant il me brûlait d’inverser … On voit toujours le dossier par les yeux de son client), lors d’une dernière confrontation sur des points de divergence mineurs, avait donné lieu à une passe d’armes assez rugueuse entre l’avocat de Roger et moi-même – sous l’œil je suppose amusé du juge, qui nous avait largement laissés déverser nos biles respectives avant d’intervenir …
Restait un écueil, de taille à mes yeux : si réellement l’un des deux hommes, avec un complice tiers, ou les deux hommes, avai(en)t pris part au crime, comment avai(en)t-il(s) fait, en pleine nuit, pour trouver la victime, d’une part, et l’emmener, apparemment sans violences, jusqu’à l’endroit où elle devait trouver la mort, d’autre part ?
L’on répondait à cette question par le témoignage des aînés des enfants d’Ahmed, confirmé par certains témoignages des voisins et d’autres de l’enquête de personnalité : Geneviève, en cas de dispute, partait souvent s’asseoir sur un banc, sur la place du village, où même il était arrivé qu’on la trouve endormie, en été ; tous les habitants le savaient, et si c’est bien ce qu’elle avait fait la nuit du drame, ce que tout semblait indiquer (les enfants n’avaient pas entendu la voiture démarrer, les voisins l’avaient vue partir à pied, sa sœur, évidemment interrogée, ne l’avait pas vue arriver chez elle ce soir-là), alors chacun des deux hommes savait où la trouver – l’enquête avait permis d’interroger aussi les riverains de la place, qui n’avaient rien vu, ni Geneviève ni aucun des deux hommes, mais ça ne faisait que prouver qu’ils n’avaient rien vu, bien sûr …

Je ne parvenais pas, pas plus que l’avocat de Roger, à obtenir la libération d’Ahmed, et je ne parvins pas plus à obtenir qu’un non-lieu soit prononcé à son encontre, au bénéfice du doute, c’est à dire plus juridiquement à ce stade de l’absence de charges suffisantes le concernant ; j’avais interjeté appel de l’ordonnance de mise en accusation rendue par le magistrat instructeur(4) mais la Chambre de l’Instruction avait, sans réelle surprise même si je m’y étais battu, rendu un arrêt confirmant le renvoi d’Ahmed et Roger devant les juges criminels.


Et puis, coup de théâtre pour moi, alors que nous attendions, désormais, l’audiencement de notre affaire devant la Cour d’Assises, Ahmed m’apprit, lors d’une visite, que Roger était mort, en cellule – les deux hommes n’étaient pas détenus dans la même maison d’arrêt, mais radio-prison fonctionne à la vitesse de l’éclair entre tous les lieux de détention d’une même région(5) . Il ne serait donc jamais jugé, et Ahmed se retrouvait le seul accusé de l’assassinat de Geneviève …
Il est forcément de mauvais ton de se réjouir de la mort d’un homme, et pourtant, tout à la passion avec laquelle je me battais pour l’innocence d’Ahmed, je crois bien que c’est ce que je fis, en convainquant Ahmed que, désormais, rien ne s’opposait plus à ce que les soupçons que je concevais à l’égard de feu son ami soient exprimés, largement exprimés … Je ne crus pas mes oreilles en l’entendant refuser encore, dans un premier temps, au nom de sa mémoire, au nom du respect dû à Monique. Cette fois, j’explosai, en lui hurlant que Roger, là où il était, non seulement ne pouvait plus rien dire, mais encore n’en souffrirait pas trop, et que Monique ne serait peut-être pas d’accord, mais qu’un moment de honte passe plus vite qu’une peine de réclusion criminelle, et qu’elle-même d’ailleurs ne savait rien de la culpabilité de son mari … Je sommai Ahmed d’oublier ses pudeurs et sa noblesse, et de me laisser dire ce que j’aurais à dire sur ce point – et, enfin, il finit par être d’accord.
Je tentai une chose inédite, en vue de l’audience qui désormais approchait : j’écrivis à l’avocat adverse, en lui demandant avec la plus grande solennité, si jamais il avait pu recueillir, dans le secret de leurs échanges, des aveux de Roger, de m’autoriser à solliciter de nos Bâtonniers respectifs la levée du secret professionnel qui scellait en principe sa bouche, et de me permettre dans ce cas de le faire citer à comparaître à l’audience, pour qu’il en témoigne, et vu l’enjeu, ni plus ni moins que la vie d’un autre homme …
Il me répondit par une lettre d’injures, en m’y affirmant que jamais Roger ne lui avait avoué quoi que ce soit, ayant toujours au contraire protesté de sa totale innocence, mais que même dans le cas contraire, jamais il n’aurait accepté d’en témoigner, pour l’honneur de l’épouse de son client, et pour le sien : imaginais-je un instant sans déraisonner qu’il aurait soutenu son client pendant deux ans dans ses dénégations, pour ensuite se couvrir de ridicule en avouant à la fois sa culpabilité et, partant, sa parfaite connaissance de ces mensonges ..?
J’ignore si réellement Roger ne lui avait jamais rien dit. Si c’est le cas, je ne lui demandais évidemment pas d’inventer des aveux, même pour sauver mon client, je suis avocat, pas délinquant ou complice de délinquant. Simplement, il aurait dans ce cas pu me le dire gentiment.
Et j’espère que ce que je crois, à savoir que Roger-la-grande-gueule, c’est une expression ici non injurieuse, avait très bien pu se confier, est faux ; parce que si j’ai raison, mon confrère a eu à mes yeux très, très lourdement tort, et qu’à sa place, je n’aurais moi pas hésité un quart de seconde. Qu’on le juge et qu’on me juge, chacun en pensera ce qu’il voudra.

L’AUDIENCE
Voilà, en tout cas, les principaux éléments que la Cour d’Assises va maintenant devoir soupeser, pour décider de la vie d’un homme, et affirmer, ou pas, qu’Ahmed a, avec préméditation, tué sa femme, ou au moins participé à son meurtre.
Voilà tout ce que je connais par cœur, et dont chaque détail me hante et m’effraie, en regardant ce petit bonhomme suranné se tenir dans le box des accusés, debout devant ses douze juges, en l’écoutant décliner son état civil de sa voix étonnamment grave pour sa taille, puis, après lecture de l’arrêt de renvoi par la greffière, dans un silence solennel, répondre à la question de la présidente par les deux phrases simples dont nous avons convenu : “Je suis innocent. Je n’ai pas tué ma femme“.
Bien, Ahmed, je le sais, que tu es innocent. Ça me fait mal au ventre, tant je le sais. Il faut juste que j’arrête de trembler, et on y va, on se bat, tiens bon …
Ça a été trois jours d’audience vraiment éprouvants – ils le sont toujours, devant une cour d’assises, mais là tout spécialement, à la fois parce que, selon moi en tout cas, la présidente, seule juge parmi les juges à avoir lu le dossier, instruisait très à charge, ce qui impliquait maints incidents et une vigilance de tous les instants, nécessitant d’être constamment sur la défensive et de rectifier sans cesse tel ou tel élément, de compléter telle ou telle lecture trop partielle, et partiale … Et à la fois parce que j’avais un adversaire, l’avocat général, particulièrement fin et actif, lui aussi, qui, objectivement, est parvenu plusieurs fois à mettre Ahmed en difficulté, en pointant telle ou telle contradiction, en ironisant parfois ou au contraire en l’amenant doucement à se contredire, un peu, sur un point de détail, un élément annexe (Par exemple, s’il aimait Geneviève, pourquoi ces disputes, pourquoi ce projet de divorce ? Ah bon, on peut aimer et divorcer ? Ah … Mais alors … On peut sûrement aussi aimer et tuer, non ..?) ; mais aussi parce qu’Ahmed, même sans les assauts conjoints des deux magistrats, ne s’y est pas très bien comporté.
Il répondait souvent de façon évasive, fuyante, toujours assez laconique, parfois même en ayant l’air un peu absent, un peu non concerné, ce qui évidemment n’est pas une excellente façon de convaincre juges et jurés, qui l’ont sous les yeux en permanence pendant tout ce temps …
Nous avions passé des dizaines d’heures ensemble, à préparer cette audience, je m’étais fait avocat général, j’avais anticipé toutes les possibilités de questions, toutes les difficultés potentielles, je le croyais prêt. J’avais tort. Il ployait manifestement, non pas sur le poids du fond du dossier, qu’il ne pouvait pas mieux maîtriser, même avec un langage auquel il manquait quelques mots pour que tout soit parfait, mais sur le stress, la peur de l’audience, la honte d’être là, sous les regards d’inconnus en charge de décider de son avenir, la peur des accusations réitérées contenues dans chaque question, auxquelles il fallait pourtant répondre en “se tenant” le mieux possible … La peur. Même et surtout celle de mal faire ou dire … Je ne souhaite à personne d’avoir un jour à se défendre devant une cour d’assises, c’est un “exercice” d’une absolue difficulté.(6)
Et pire : à plusieurs reprises, il a même menti, sur des détails évidemment, et tout aussi évidemment parce que sur le moment, la réponse inventée lui semblait plus adaptée, oubliant le dossier et parfois même la logique, sous ce qui ne pouvait être que l’effet de ce terrible stress, tant ça le desservait : par exemple, voilà que soudain il portait la veille des faits un costume marron, et non plus bleu, de sorte que la particule de fil bleu trouvée sous un ongle de Geneviève ne l’accusait pas …
Ce point n’avait pourtant jamais fait débat, il savait aussi bien que moi, son accusateur ou la présidente, qu’il portait bien un costume bleu, mais il avait à la fois oublié et occulté, il voulait trop se défendre – et à la troisième reprise, la présidente s’était tournée vers moi, son avocat, pour me demander d’insister auprès de lui, de le “ramener à un peu de bonne foi“, dans son intérêt, parce que là, elle renonçait, et j’avais effectivement dû le faire pour qu’enfin il s’en “souvienne” … Évidemment, on tentait de rattraper l’impression désastreuse produite par ce mensonge idiot, on demandait doucement : “Ahmed, pourquoi avez-vous menti, à l’instant, contre l’évidence, alors que vous n’avez jamais contesté ça ? – Ben, je sais pas … – Vous avez peur ? – Ben oui …“, mais c’était avec des sabots et une tenue de scaphandrier, et trop tard …
Je l’ai déjà raconté ailleurs je crois(7) , d’ailleurs pour en rire après coup, mais, sur une de ces tentatives de sauvetage, j’allais, ainsi, me vautrer complètement – pour avoir oublié deux des règles fondamentales du pénaliste dans un procès : ne jamais poser de question dont on n’est pas certain de connaître la réponse ; et, si malgré tout c’est une autre réponse qui vient, être prêt à rebondir comme si c’était celle qu’on attendait …
Ahmed venait de s’embrouiller totalement, pendant un bon quart d’heure, en répondant à une série de questions de l’avocat général sur son emploi du temps de la veille, inversant les étapes, modifiant le motif de la dispute avec Geneviève, décalant l’heure du couchage des enfants, prétendant être sorti le premier : catastrophe, le genre de moment après lequel l’avocat général s’assied, après que tout a été rectifié d’après les procès-verbaux et “sous le contrôle de la défense“, avec un grand sourire repu … Le même que celui de la présidente qui, ensuite, vous demande alors si vous avez vous-même des questions sur ces différents points … Je fis mine de n’en avoir aucune, puis me ravisai, d’un air savamment calculé pour sembler las et désolé d’enfoncer une porte ouverte : “Oh, si, allez, Madame le Président, une seule … Ahmed, nous sommes aujourd’hui un peu moins de trois ans après la journée pour laquelle vous venez de tout confondre … Une journée qui, je le rappelle, était a priori pour vous comme les autres, et dont vous n’aviez aucun motif de vous souvenir particulièrement au départ … Bon, alors, dites-moi un peu, voyons … Pouvez-vous me dire ce que vous avez fait, tiens, il y a exactement trois ans, jour pour jour, soit en date du xxx ? Que portiez-vous comme habits, qui avez-vous vu, y-a-t-il eu une autre dispute avec votre épouse ..?
Vous l’aurez compris, il s’agissait évidemment, un peu minablement d’ailleurs mais que faire d’autre, de lui faire dire qu’il était incapable de me répondre, et de démontrer qu’il ne s’en souvenait pas, qu’il était impossible de s’en souvenir aussi longtemps après, ce qui pouvait expliquer ses erreurs …
Et là, Ahmed s’est relevé dans le box, a semblé réfléchir quelques secondes, et puis m’a répondu, l’abruti : “Le xxx ? Ah, oui, je m’en souviens très bien, c’était la fête du village. J’avais mis mon costume gris, et avec Geneviève et les enfants on a été acheter des fleurs. On ne s’est pas disputés, c’était une belle journée. Le midi,on a mangé des…” Je l’ai interrompu d’un geste, je me suis tourné vers la présidente, et j’ai dit, comme si c’était une évidence et qu’on comprendrait un jour l’intérêt de tout ça : “Ah !” Je crois bien qu’elle était proche du fou-rire en me demandant si j’avais d’autres questions, j’ai fait signe que non en me rasseyant le plus dignement possible …
Bref, trois jours d’audience exténuants, au terme desquels d’une part, Ahmed était “mal passé”, souvent, pendant que mes relations avec la présidente s’étaient progressivement tendues ; mais, d’autre part, pendant lesquels, aussi, j’avais vu les jurés prendre de nombreuses notes, s’intéresser beaucoup au cas de l’absent, Roger, dont je voulais tellement qu’il ait tort, pendant lesquels aucun aveu n’avait été effectué, ni aucun flagrant délit de mauvaise foi ou de mensonge commis sur l’essentiel des faits, les éléments fondamentaux – et, je le martèlerais bientôt comme un bûcheron, toujours strictement aucune preuve formelle n’avait été rapportée …
Les débats furent clos en fin de matinée, le troisième jour, pour laisser place aux réquisitions, plaidoiries et délibéré, l’après-midi.
Comme souvent, d’ailleurs incapable de manger, je demandai leurs avis à la greffière et aux policiers d’audience, et je fus conforté malgré tout : comme moi, ils pensaient que mon client était mal ressenti par les jurés, mais comme moi, ils trouvaient que le dossier restait fragile, le concernant en tout cas. Bon. Je me laissai enfermer dans la salle, et repris, une dernière fois, un à un, tous les éléments que j’allais plaider tout à l’heure – la peur, dans ces moments-là, devient soudain physiquement douloureuse ; tout le fruit de l’expérience de l’avocat est d’arriver, au fil des audiences, non pas à atténuer la douleur, mais à s’en faire une alliée, à la canaliser pour tenir, concentré à l’extrême, jusqu’à la prise de parole, puis à la seconde s’en libérer totalement, toute l’énergie partant dans les mots … On ne sent qu’on va y arriver pleinement, un peu, ou pas, que quelques secondes avant d’avoir la parole. Là, je bossais, bien inutilement puisque je savais tout par cœur, mais pour ne pas penser.

PARTIE CIVILE – RÉQUISITIONS
J’eus une bonne surprise, à la reprise, vers quatorze heures : ma consœur, constituée partie civile au nom de l’administrateur ad hoc(8)  des enfants, absents de l’audience, plaidant la première, fit part à la Cour, d’une part, de ce que les aînés des enfants, conscients et informés de ce qui se passait, ne croyaient pas leur père coupable ; plus exactement, ne le croyaient pas capable d’un tel acte – et qu’il leur manquait …
Et, d’autre part, de ce qu’”en conscience“, à l’issue des débats, et n’étant pas là pour accabler ou accuser, mais pour représenter six petits êtres qui avaient perdu leur mère, et dont l’intérêt était la vérité sur ce drame, non pas un coupable à tout prix, elle conservait quant à elle un doute sérieux sur la culpabilité d’Ahmed ; elle concluait en se soumettant par avance au jugement de la Cour et des jurés.
Elle ne m’avait rien dit, même si évidemment pendant trois jours nous avions beaucoup parlé : je la regardai se rasseoir, elle me rendit mon regard ; j’espère qu’elle a pu y lire ce que je pensais : il y avait de la noblesse, et une grande honnêteté morale, dans ce qu’elle venait d’oser dire, à la place qui était la sienne.

L’avocat général fut beau joueur avec elle : bien que se retrouvant soudain face à deux adversaires, car le doute est évidemment son ennemi absolu, et sachant le poids vraisemblable de l’opinion des enfants sur les jurés, il ne l’accabla pas, et indiqua simplement en introduisant son propos, à mon avis très habilement, qu’il respectait totalement le ressenti des enfants – mais que bien sûr, ni lui-même, ni la cour, ni les jurés, ni la société, n’étaient, eux, les enfants perdus d’Ahmed, adorant leur père, qui leur manquait tant ; et que, si l’on pouvait comprendre dès lors qu’entre la justice et leur père, ils aient choisi leur père, lui, et “nous tous“, ne pourrions pas, ne pourrions jamais, faire ce choix : Ahmed était coupable, et tout l’accablait, bien au-delà de sa propre piètre défense de lui-même …
Il fut excellent. Il raconta comment, il y a trois ans, un crime était arrivé. Il rappela d’abord les faiblesses de caractère d’Ahmed, “son profil psychologique pâle, en faisant un petit homme soumis, qui empilait les exactions et les carences de son épouse, ce n’était pas faire injure à sa mémoire que de dire ce qui était, comme l’eau d’une bouilloire vient lentement à ébullition … Pour ralentir le moment où il faudrait que la vapeur sorte, ou bien que l’instrument explose, il y avait les disputes, répétitives, lassantes, de plus en plus fréquentes, devant lesquelles il fuyait, comme ce soir-là ; et il y avait Roger, l’exutoire, le seul ami, devenu un modèle, l’exhortant à réagir, Roger le violent, l’alcoolique, qui considérait qu’Ahmed ne serait pas un homme tant qu’il n’aurait pas enfin levé la main sur Geneviève … Voilà pour le contexte, voilà pour le décor, voilà pour le mobile – oh, qui n’en était pas un, pas au sens propre, il le concevait bien ; mais dans combien de crimes y-a-t-il, particulièrement crime de sang, particulièrement plus ou moins passionnel, de mobiles objectifs, tangibles ?
Le mobile d’Ahmed, c’était l’exaspération. L’explosion de la bouilloire. Et voilà ce qui s’était passé, preuves à l’appui, parce que le récit qu’il allait faire maintenant correspondait en tous points avec chaque détail matériel du dossier : “Ils se disputent, elle ne le griffe pas du tout à ce moment-là, personne pas même Roger n’a vu la griffe après, et Ahmed ne l’a pas exhibée, alors même qu’il était remonté à bloc contre Geneviève ; pas plus qu’elle n’arrache le minuscule fil de son costume bleu, celui retrouvé en boule et maculé le lendemain, faute de quoi le fil serait tombé entre-temps de l’autre ongle de la défunte, et Ahmed ne portait évidemment pas sa veste chez lui, pourquoi et comment voulez-vous que le fil vienne du pantalon ? Elle sort du domicile, et sous ses ongles, il n’y a rien.
Elle va s’asseoir, probablement aussi un peu cuver et fulminer, à sa place habituelle, sur un banc à l’écart, sur une place déserte à cette heure-là, les riverains sont devant la télé ; Ahmed met sa veste, maintenant, et sort à son tour, il va pleurer chez Roger ; a-t-il déjà l’intention de tuer Geneviève ? Non, probablement pas, on ne le lui a pas encore si fortement suggéré. Roger est ivre et le sera de plus en plus, et les deux accusés initiaux comme les témoins confirment qu’il pense à un geste violent, qu’il le répète, qu’il, écoutez bien cela, qu’il décrit le crime exact qui va être commis deux heures plus tard, un “sourire kabyle”, au couteau cranté ; les témoins partent, les deux hommes sont seuls, Ahmed est à bout, Roger ivre et surexcité, comme, dans son passé, lorsqu’il a déjà agi violemment ; il n’y a pas de raison pour qu’Ahmed parte avant que Roger se couche, aucune, rien ne l’attend, et il risque même de retrouver Geneviève ; non, il reste, et Roger, monté dans les tours, n’a pas d’autre raison d’aller chercher son couteau, soudain, en pleine nuit, que de le montrer à Ahmed, et que de décider, avec lui, de s’en servir, pour le libérer, pour lui prouver ce qu’est un homme, un vrai. Il va, ou ils vont, chercher l’arme.
Juste avant ou juste après, ils décident ce qu’ils vont en faire : la préméditation commence là.
Ils savent où se trouve probablement Geneviève, n’oubliez pas qu’elle est partie avant Ahmed, qui sait qu’elle est à pied, et souvenez-vous des témoins, tout le monde connaît le banc où cette femme s’isole souvent, dans les mêmes circonstances ; on monte à bord du véhicule de Roger, ce véhicule blanc de type 4×4, dont l’accusation attend encore que la défense lui dise s’il en existe un seul autre similaire dans toute cette affaire, et que trois témoins, pas un, pas deux, trois, identifieront à deux mètres de la scène de crime, et où l’on retrouvera, l’expert vous l’a dit, sans possibilité d’erreur, l’ADN d’Ahmed côté passager, et de la boue, la même que celle du fossé, un peu partout, dedans et dehors ; on s’en va chercher Geneviève, et malheureusement pour elle on la trouve, sur son banc ; on lui ment, on veut faire la paix, peu lui importe, mais elle monte avec les deux hommes, qu’elle connaît parfaitement, et donc sans violences ni contrainte – et si ce n’est pas eux, comment expliquer qu’aucune, aucune trace de défense ou de violence n’ait été retrouvée sur la malheureuse ?
On roule, on l’emmène vers la forêt, et on se gare rapidement, à un endroit jugé désert, il n’a pas fallu plus de quelques minutes – le véhicule est dans le bon sens, on n’a pas fait demi-tour avant, elle se serait demandé pourquoi ; on va aller vite, on ne prend pas la peine d’éteindre les phares, et peut-être que les deux hommes, les deux assassins, poussent leur victime dehors, peut-être que tous trois descendent sous un prétexte quelconque, mais ce qu’on sait, parce que des témoins l’ont dit, et que des témoins, dont rien, strictement rien, ne permet de mettre la parole en doute, l’ont vu, c’est qu’un instant après, Geneviève est dans le fossé, eux sont côte à côte devant elle, au bord, et qu’elle fait un geste vers eux pour tenter de remonter …
La suite, la terrible suite, personne ne la voit, mais tous les éléments matériels du dossier nous la racontent : les deux hommes descendent à leur tour, leurs bas de pantalons porteront la boue du fossé, leurs chaussures en seront pleines ; Ahmed maintient Geneviève, qui sait maintenant qu’ils lui veulent du mal, qui a peur, qui se débat, sans doute une seule fois ; elle griffe Ahmed au cou, elle arrache une fibre de la veste que, désormais, il porte ; mais il est déjà bien trop tard : Roger est derrière elle, Roger le gaucher qui lui tranche la gorge avec son poignard, de la droite vers la gauche, en la maintenant en arrière ; le sang de l’innocente gicle, mais Ahmed s’est éloigné, et Roger, derrière elle, n’en est pas éclaboussé. Elle tombe. Elle est abandonnée dans ce fossé boueux, comme une carcasse de chien.
Les deux assassins remontent dans la voiture, où ils laisseront un peu de boue ; Roger dépose Ahmed chez lui, je le sais car je sais qu’il ne marchera pas, ou très peu, sur la route, où d’autres substances auraient collé aussi, en plus de la même boue, à ses semelles, pas plus que Roger n’y marchera, garant quelques secondes après son véhicule devant le Guet-apens, et rentrant immédiatement chez lui avec l’arme du crime, qu’il s’empressera de laver, et pas seulement à l’eau, comme un collectionneur qui aurait voulu en ôter la poussière, mais comme un assassin, qui veut en ôter toute trace de son forfait – pas assez bien, cependant, vous vous en souviendrez, pour qu’une infime quantité de la chair de Geneviève ne s’y trouve encore ; et même cette affirmation n’en est pas une, mais bien une certitude démontrée, parce que s’il s’était agi là d’un résidu plus ancien, comme a feint de le supposer Roger, le datant à plusieurs années, alors celui-ci aurait été décomposé, et aurait, évidemment, disparu.
Roger roule l’arme dans un sachet, je pense que c’est celui dans lequel il l’avait emportée, pour qu’elle soit abritée des regards ; et il va se coucher, devoir accompli, courage de l’ivrogne assouvi. Tout ceci a pris du temps, bien plus que de ranger trois verres dans un café désert : Monique, malheureuse Monique qui m’écoute, assise là-bas, et se rend enfin à l’évidence, je le vois, est réveillée par son mari, et constate qu’il est trois heures ; surtout, elle l’entend dire à plusieurs reprises “Putain, je l’ai fait”, en boucle …
De quoi parle-t-il donc avec tant d’insistance, dans son demi-sommeil d’alcool, Ahmed ? Du rangement du comptoir ? Non, vous savez comme moi, n’est-ce pas, de quoi il parle, votre ami Roger, qui vient de tuer, avec vous et pour vous …
L’avocat général sera aussi implacable sur ses convictions qu’il l’avait été sur ce récit : pour lui, Ahmed, qui n’était pas ivre, avait accepté en parfaite conscience la proposition de Roger, et au mieux, en était plus coupable encore ; au pire, il avait peut-être pu penser que Roger ferait un coupable idéal, le dédouanant du même coup, même s’il concédait ne pas pouvoir prouver cela …
Il terminera, après d’autres considérations sur les règles d’administration de la preuve, l’attitude d’Ahmed à l’audience, sa froideur y compris le jour même devant les gendarmes, d’autres encore, mais je n’écoutais plus car j’étais en fureur, par expliquer que la partie civile, tout à l’heure, s’en était rapportée à la décision que prendraient les juges, et avait aussi parlé de l’amour porté par Ahmed à ses enfants ; il demanda aux magistrats et aux jurés de dire, avec lui et selon sa conviction, étayée par toutes les preuves du dossier, que cet amour n’existait pas, ou avait cessé d’exister, ce soir-là, il leur demanda de dire aux enfants qu’Ahmed, en commettant ce crime, avait non seulement privé Geneviève de sa vie, mais ses enfants de leur mère, les ayant à jamais privé de cet amour ; il leur demanda de le condamner à trente ans de réclusion criminelle.

PLAIDOIRIE
Un temps de silence, puis j’eus, enfin, la parole – et ma voix tremblait, mais plus de peur à présent, mais de colère : “Prouvez-le !“, criai-je presque, attrapant d’un coup toute l’attention de la salle. “Prouvez votre histoire. Ne dites pas que les preuves recueillies peuvent correspondre à votre histoire : dites qu’elles la démontrent, de façon certaine. Et si ça n’est pas le cas, cessez de tenir cette histoire pour vraie.“  Et je plaidai, près de trois heures.
Je suppose que ça ne se fait pas, de dire de soi-même qu’on a été bon ; je ne le fais presque jamais, parce que je ne le ressens presque jamais, je suis plutôt du genre à toujours penser que ça aurait pu être mieux, que ça aurait dû l’être. Mais là, franchement, je sais que j’ai été bon – je l’ai senti dès la première seconde, et ça n’a jamais diminué, pendant tout le temps que je plaidais, qui pourtant était long.
“Bon”, aux assises, on peut y apporter les nuances qu’on voudra, mais ça veut surtout, et peut-être seulement, dire une chose – comme d’ailleurs pour tout le pénal : ça signifie “convaincant”.
Et je sais que je l’étais, parce que, au-delà du silence, au delà de l’attention des jurés, que je n’ai jamais vue diminuer, malgré les minutes et les heures qui passaient, au-delà de la maîtrise que j’avais de mon discours, ce jour-là, j’étais profondément convaincu de l’innocence d’Ahmed, de sorte qu’en réalité je ne plaidais pas, je n’ai d’ailleurs pas eu une seule fois recours à mes notes ou au dossier ; en fait, je défendais Ahmed comme s’il avait été mon frère, et avec autant de sûreté que si j’avais assisté moi-même au déroulement de ces heures qui avaient entouré le drame : je ne plaidais pas, je savais que ce que je racontais était vrai.
J’ai tout repris, à nouveau, et deux fois : une première, parce qu’une piste pouvait toujours s’envisager, celle de coupables tiers, jamais identifiés, repartis comme ils étaient venus, que le hasard aurait mis sur la route de Geneviève ce soir-là ; non, je n’y croyais pas vraiment non plus, mais, dis-je aux jurés, l’un de vous peut-il me jurer sur la tête de ses enfants ou de ses parents que ce n’est pas arrivé, que ce hasard n’était pas survenu ? J’avais moi l’impression que personne n’en prendrait le risque, et ce motif d’acquittement me suffisait en lui-même.

Mais au-delà, je repris, surtout, l’ensemble des éléments, sans en laisser aucun de côté, au soutien de la thèse qui me paraissait la plus vraisemblable, la plus logique, la plus simple, celle qui, comme celle de l’avocat général, recoupait toutes les charges du dossier, ou en tout cas n’était formellement contredite par aucune, et pour autant n’impliquait en rien Ahmed : moi aussi, j’avais mon histoire, et la mienne aussi tenait debout, celle évidemment d’un crime commis par Roger seul, après le départ d’Ahmed, et sans qu’il ne le sache.
D’abord, le mobile : “Néant. Rien n’indiquait qu’Ahmed, calme, pondéré, qui ne buvait pas, ait réellement été à bout, ce soir-là ou un autre, ni moins encore qu’il ait eu quelque bonne raison que ce soit de passer à l’acte – pour quoi faire ? Encourir perpétuité aux Assises ? Alors que, et il le savait, on le lui avait dit, un divorce, facile, lui était possible – si réellement c’est bien ce qu’il voulait … Car, en outre, je le croyais, moi, lorsqu’il parlait de son amour pour Geneviève, et qui était-on pour juger de cela, qui serais-je moi pour trouver que tel ou tel couple dont l’un des membres était dans cette salle était mal assorti, incompréhensible par moi, et pour décider d’autorité qu’en conséquence, le véritable motif de cette union ne pouvait être sentimental ? Qu’est-ce qu’on savait de cette chose-là ? J’affirmai qu’il n’y avait aucun mobile, ni humain, ni rationnel, aucune explication cohérente à ce qu’Ahmed soit en quoi que ce soit mêlé à la mort de sa femme – et qu’on ne me parle pas de sa pseudo absence de réaction, le lendemain, qui ne signifiait ni ne prouvait rien, chacun dans un cas semblable en aurait une, différente – ou apparemment pas du tout, j’avais tout vu en ce domaine, en fréquentant cette salle d’audience notamment …
La griffure, très légère, que portait Ahmed au cou, et le fil bleu sous l’ongle ? Je dis que j’étais persuadé que cela s’était passé comme il l’avait dit, lors de l’engueulade ; je dis que “l’avocat général avait écarté cette possibilité d’un revers de manche au nom d’un seul facteur : la logique apparente et raisonnable – le pire ennemi de l’historien, et être juge au pénal, avocat aussi d’ailleurs, c’est prétendre être l’historien d’un moment de vie précis. Et que cette logique-là, c’était en fait une probabilité, seulement. Je ne parlais pas de la griffe, vraiment infime, qui pouvait parfaitement avoir été causée par un geste de colère ou une tentative de gifle, comme Ahmed l’avait toujours dit, alors que le couple était encore chez lui – et qu’avait décrit d’autre l’accusation, en transposant seulement le même geste à deux heures plus tard, sans le justifier en rien ? Mais oui, le fil avait logiquement plus de chance de provenir de la veste que du pantalon, il était moins probable que la main de Geneviève ait effleuré celui-ci que cette saloperie de veste de costume, vu la scène décrite ; et alors ? On allait condamner un homme pour ça ? Parce qu’il était “plus probable” que ? Avait-on démontré, sans erreur possible, la main à couper, que ce fil bleu venait bien de la veste, et en avait été arraché lors du crime ? On avait effectué des tests sur la durée de vie d’une particule de coton sous un ongle ? Quelqu’un était-il capable d’affirmer qu’une heure avant la dispute, Geneviève n’avait pas déplacé la veste de son époux, en y prélevant ce qui deviendrait la preuve accablante, la prétendue seule preuve de la présence physique d’Ahmed sur les lieux de l’assassinat ?
Ici j’avais pris un petit risque : “Regardez tous vos ongles, très soigneusement, maintenant ou en délibéré, et vérifiez s’il ne s’y trouve pas une petite saleté quelconque, trois fois rien ; demandez-vous ensuite, s’il y en a, d’où elle vient, quand votre doigt l’a ramassée … Si vous vous apercevez qu’elle vient de chez vous, demandez-vous encore si c’était ce matin, dans la nuit, hier …” La Logique, l’apparence, étaient les ennemies de cette salle, n’avaient rien à y faire, s’opposaient, par leur faiblesse, à la rigueur nécessaire que contient le mot “preuve” : de preuve, nous avions celle que la main de Geneviève avait à un moment touché un élément du costume porté ce jour-là par son mari ; en aucun cas celle de ce que c’était arrivé à deux heures du matin, point barre. Il y avait mille explications possibles, mais une seule, autre que celle de l’accusation, me suffisait.
D’ailleurs, on n’avait pas recherché l’ADN d’Ahmed sur les vêtements de Geneviève, parce qu’on estimait qu’il était probable qu’on en trouve, mais que ça ne signifierait rien, le couple vivant ensemble et ayant eu des contacts toute la journée : comment ce fil infinitésimal, dès lors, pouvait-il ne pas suivre la même voie, en tant que preuve, celle de la poubelle ?
Que restait-il ? Deux choses, en tout et pour tout – et l’absence d’éléments plus tangibles, plus nombreux, plus pertinents, était en elle-même, bon sang, un élément à décharge : quoi, pas de sang, du tout, sur l’homme qui, selon l’accusation, est à la fois tellement proche de Geneviève qu’elle le griffe et lui vole une parcelle de tissu, et tellement loin que, malgré les “giclées” de sang, souvenez-vous, c’est le terme que l’expert a employé, causées par la blessure, il n’en reçoit rien, pas une goutte, pas même sur les chaussures ? Nous venions de parler de logique : qui, ici, admettra cette logique-là, la tolérerait une seconde s’il s’agissait de l’accuser, lui, avec ce type de fondements ?
Il ne restait déjà plus que deux choses : les taches de boue sur les chaussures et le bas de pantalon, et les trois témoins qui … Ah, non, pardon, je dis les trois témoins, mais c’est stupide, je cède moi aussi, comme l’a fait sur ce point Monsieur l’avocat général tout à l’heure, à la facilité du manque de rigueur – et je le réentends à cet instant vous dire qu’il n’y avait pas un, pas deux, mais trois témoins … Ce qui, s’agissant d’Ahmed, est faux, archi-faux : UN témoin, peut-être et au plus. Oui, souvenez-vous : le jeune homme n’a vu personne, seulement la voiture ; la jeune femme a vu … Deux silhouettes, pas trois, jamais, rien d’autre : deux silhouettes, côte à côte, l’une “un peu plus petite” que l’autre – or Ahmed est petit, tout petit, très petit ; pas “un peu” plus petit que Roger ou que Geneviève, beaucoup plus petit ; et puis, on parle là de silhouettes entraperçues : s’il s’agissait d’Ahmed, fin et sec comme un clou, cette autre différence, de largeur cette fois, avec Roger ou Geneviève, ne l’aurait-elle pas également frappée ? Je dis que cette jeune femme a seulement vu Roger et Geneviève côte à côte, je dis que rien ne s’oppose dans ce témoignage à ce que je le dise, j’affirme que si cette personne a vu deux, et non pas trois silhouettes, c’est qu’il n’y en avait que deux ! Disposez-vous ici encore de la moindre preuve contraire ?
Oui, bien sûr, le témoignage du brocanteur. Tellement sûr de lui. Tellement fiable que ce témoignage, donc en réalité unique, puisqu’il est le seul à avoir vu trois personnes, est tenu d’office pour absolument vrai par le parquet, tandis que, nécessairement, celui de la jeune femme est lui sujet à caution, elle a forcément mal regardé, elle était plus distraite, ou ses yeux portent moins loin la nuit, passons : elle en tout cas n’a vu personne dans le fossé, mais comme c’est ennuyeux, elle a seulement probablement mal vu …
Et si c’est le brocanteur qui a mal vu ? Si par exemple, et ça expliquerait pourquoi, en apprenant le crime dans la presse le lendemain, il ne fait apparemment pas le rapprochement, et ne se précipite pas chez les gendarmes, alors que le rapprochement est évident, il n’a effectivement vu au départ que deux silhouettes, ou pour ce que j’en sais aucune, même, pourquoi pas ? Et que ça n’est qu’en découvrant dans le journal qu’il était censé y avoir trois protagonistes que son cerveau, à l’insu de son plein gré comme disait l’autre, a inventé la troisième silhouette ? Oh, je sais, il a dit qu’il n’avait pas été voir tout de suite les gendarmes car les articles décrivaient une victime dans le fossé et deux assassins “présumés” arrêtés, soit exactement ce qu’il avait vu, de sorte qu’il avait pensé qu’on n’avait pas besoin de lui. Soit, même si un coup de fil n’est pas cher et permettait d’en être certain, je veux bien, je ne veux pas accabler ce Monsieur. Et si, vous avez vu les photos de la reconstitution, nous sommes dans une forêt, le fossé la borde et est plein de souches et de branches : et si la silhouette en retrait était une branche ou un buisson, dans le noir, après une journée de seize heures, et dans la lumière de phares ?
Et si, allons plus loin, je vous dis qu’à nouveau, la fameuse logique contredit totalement ce témoignage ? Et qu’à mon sens, je détiens la preuve qu’il est erroné, et, je le pense sincèrement, en réalité le probable mirage d’une auto-suggestion effectuée a posteriori ? Ou si pas la preuve, car je n’ai pas cette charge, moi, au moins un sacré élément de réflexion … Vous vous souvenez de son témoignage, précis et carré ? Deux hommes en haut du fossé, une autre silhouette dedans, un peu sur le côté, et … Attendez … Comment ça, “un peu sur le côté” ? Effectivement, en passant sur la route, en parallèle à la ligne formée par les deux silhouettes côte à côte en haut du fossé, il était impossible, strictement impossible, à cet homme, de voir une autre silhouette en contrebas et exactement devant eux, ils auraient fait rempart à sa vue avec leurs corps : la victime, il n’a pu la voir que sur le côté, suffisamment d’ailleurs pour qu’elle se distingue d’eux dans la nuit mal éclairée … Mais alors, quand diable cette scène, dont je n’ai trouvé aucune trace dans l’histoire racontée tout à l’heure par Monsieur l’avocat général, a-t-elle bien pu se produire ? On supposera, encore, que la victime soit tombée ou ait été jetée dans le fossé, et qu’elle demande à remonter … Et que font nos deux imminents assassins ? Ils ne se placent pas en face d’elle, mais à côté, et ils regardent tous deux joyeusement on ne sait pas quoi, droit devant eux, dans le noir de la forêt, en attendant que le temps passe ..?
Cet homme, je l’affirme, ne peut pas avoir vu une telle scène.
Mais allons encore un peu plus loin, et réglons définitivement le sort de ces témoignages, non pas pour vous prouver qu’ils sont faux, mais simplement d’une fragilité extrême, défiant même décidément la logique : nos trois témoins, leurs véhicules n’avaient pas de moteurs ?
Oui, cette absence de bruit indiquant leur arrivée à hauteur de la scène de crime serait la seule explication rationnelle et logique au fait qu’apparemment, les deux personnes au bord de la route n’en ont pas été effrayées, et n’ont pas du tout cherché à se dissimuler, même pas en se baissant …
Ou alors … Si, il existe une explication logique : ces deux personnes étaient ivres, de sorte qu’ils ne prenaient plus garde au passage des voitures, et n’avaient pas spécialement au surplus de motif de se cacher – parce qu’éventuellement, rien encore n’était arrivé.
Ahmed ne boit pas. Et il n’était pas là. Et Roger, car c’était lui, tuera Geneviève, car c’était elle, quelques instants plus tard, en l’ayant poussée d’abord dans le fossé, en sautant dedans pour l’égorger, puis en repartant, toujours seul.
Non, je ne ne peux, ni n’ai à le prouver ; mais c’est en cohérence avec ce que l’on sait – et vous ne pouvez pas me prouver que ça s’est passé autrement.
Quant à la boue, ultime élément prétendument à charge, vous avez, comme moi, entendu les conclusions de l’expert : la boue, dans le village et sur la route, est la même, partout ; vous vous souvenez de sa longue audition, et des questions posées : c’est vrai, sur les prélèvements réalisés à l’intérieur du village, on trouvait dans cette même boue d’autres composants. Sur cet élément, dont je rappelle que c’est la défense qui l’a sollicité, pas l’accusation, qui ne s’y intéressait pas à l’origine, cette même accusation voudrait que tous les échantillons retrouvés dans cette affaire ne proviennent, exclusivement, que du fossé fatal, puisque tous ne comportaient que la boue, et pas les éléments de pollution supplémentaires. Mais vous vous souvenez de mes questions, et des réponses de l’expert ? – Se peut-il que les prélèvements d’échantillons aient “raté” ces éléments supplémentaires ? – Oui, on prélève sur un centimètre carré, le centimètre carré voisin pouvait en contenir, c’est le cas de tous les prélèvements scientifiques, sauf à analyser tout le matériel dont on dispose, ce qui est rarement ordonné, trop long, trop cher. – Pouvez-vous nous rappeler la date  à laquelle les échantillons de boue ont été prélevés dans le village ? – Oui, c’est le yyy, un mois à peu près après les faits. Et pour anticiper votre question suivante, Maître, oui, il est parfaitement possible que les grains de pollution retrouvés ce jour-là résultent d’un phénomène postérieur à la date du crime ; il y a eu je pense trois prélèvements, tous le long de la voie principale du village, celle qui conduit du débit de boisson au domicile de la victime : il a suffi par exemple du passage récent d’un camion …
La voilà, la preuve accablante de la boue, le voilà, le lien fatal entre nos personnages : une énorme fragilité, pas même un fil de soie, que je casse à volonté en dix endroits, faute pour l’accusation de s’être donné les moyens d’accuser correctement – en ayant fait par exemple réaliser les prélèvements le jour même …

Des preuves ? Quelles preuves ? Ce n’est pas le couteau d’Ahmed, ce n’est pas la voiture d’Ahmed, si tant est d’ailleurs que ça ait été ceux de Roger – même cela n’est pas démontré …
Des preuves ? Il ne vous reste rien. Vous n’en avez, strictement, aucune.”
Ce récit est terriblement long, je vais vous épargner mes autres développements, notamment sur ce que doit être la preuve, et qui doit la rapporter, l’innocence et le doute, et son comportement à l’audience, aussi, la difficulté de témoigner, la difficulté de se défendre, et plus encore après trois ans de détention, lorsque forcément on n’a plus grande confiance en la justice … Ce qu’était Ahmed selon moi, c’est à dire un brave homme ayant porté le poids de la culpabilité du crime, parce qu’il l’avait provoqué, bien malgré lui, mais qui aurait été incapable de l’envisager un instant, et n’avait d’ailleurs aucune raison de le faire …
Je terminai, la voix mal en point, et le cerveau et le cœur guère en meilleur état, sur l’avertissement aux jurés, qu’on allait leur lire dans un instant, ce texte magnifique, qui leur dirait une fois encore, la dernière, qu’ils devaient se forger une intime conviction, c’est à dire, seuls et pour eux-mêmes, leur demandait “de chercher, dans la sincérité de leur conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense” ; c’est à dire, soyons simples, de condamner si, et seulement si, ils avaient une certitude, d’acquitter s’ils avaient un doute.
Je leur rappelai que ce texte visait seulement à leur interdire de se tromper, et j’affirmai qu’ici, toute condamnation ne pouvait que prendre ce risque ; mais, très au-delà, je dis aussi que, profondément, ce n’était même pas, pour ma part, au bénéfice du doute, que je leur demandais d’acquitter Ahmed, mais parce que j’étais certain de son innocence.
Je revins, pour m’arrêter, à ce que l’avocat général avait dit au sujet des enfants : “Je suis certain de son innocence. Parce que rien dans le dossier ne dit l’inverse, parce qu’Ahmed a nié depuis la première heure et constamment ensuite, parce que rien n’est inexplicable s’il est innocent, et au-delà, parce que tout en lui me convainc, parce que je l’ai cru dès que je suis devenu son avocat – peu m’importe que vous me pensiez en train de le dire parce que je le suis, je vous le dis quand même.
Ahmed est, aussi, innocent pour une autre raison … Je pense que chacun d’entre vous admet qu’il adore ses enfants, qu’il était un bon père, qu’il ne leur souhaitait que du bien et ne leur donnait que de l’amour – même les services sociaux, dans l’enquête de personnalité, l’ont constamment constaté, tout au long du suivi de la famille. Monsieur l’avocat général, tout à l’heure, vous a affirmé, sans plus le démontrer que le reste, que cette nuit-là, il avait cessé de les aimer. J’affirme, moi, aussi parce que j’en suis le témoin direct depuis trois ans, qu’il n’a jamais cessé de le faire, qu’il aimait, et aime, ses enfants plus que tout, et que s’il ne fallait qu’une raison au fait qu’il n’a pas pu tuer leur mère, une seule, on ne peut au moins pas lui enlever celle-là : jamais il n’a pu leur vouloir ce mal-là.
Rendez ce père à ses enfants. Acquittez-le, parce que ce sera juste.
Je me suis rassis dans un silence de plomb, ruisselant et totalement épuisé. Je n’osais pas me tourner vers Ahmed, qui eut, après les quelques formalités finales, et la lecture du texte précité aux jurés, la parole en dernier, et dit la phrase convenue : “Je n’ai rien fait“.
La Cour et le jury se sont retirés pour délibérer.

ÉPILOGUE I : DÉLIBÉRÉ
J’allais enfin pouvoir boire quelque chose et manger un morceau, mais je me suis d’abord rendu aux côtés d’Ahmed, dans les geôles ; il m’a félicité et remercié chaleureusement, j’ai souri et lui ai dit finement, comme souvent, que j’étais ravi de l’avoir au moins convaincu, lui ; nous nous détendions enfin … Il m’a demandé pour combien de temps on en avait, je pensais à deux heures au moins ; je l’ai laissé, j’étais content qu’il ne semble pas s’inquiéter, et d’avoir au moins pu lui faire oublier qu’on demandait trente ans contre lui …
Il était maintenant vingt heures, et le délibéré, pendant lequel je mangeai, passai tous les appels téléphoniques que trois jours d’absence du cabinet rendaient urgents, et restai là, à réfléchir, et réfléchir encore, mais non, décidément, je ne voyais pas ce que j’avais pu oublier, ça allait. J’attendais.
L’huissier d’audience ne m’appela que vers minuit, alors que tout était fermé depuis longtemps autour de la Cour, et que j’étais assis sur le banc d’Ahmed, à discuter et fumer avec lui : ça y était, ils étaient prêts. Je lui souhaitai bonne chance, et allai remettre ma robe, qui en quatre heures n’avait pas pu sécher.
L’avocat général vint me saluer, me dire qu’il avait apprécié mon travail, qu’il pensait que ça allait être un acquittement, et que je l’avais, lui-même, convaincu ; à présent, affirmait-il, il ne requerrait peut-être pas la culpabilité ! J’ouvris la bouche stupidement, souris faiblement devant le compliment, mais pas longtemps. Je secouai la tête : “Vous vous rendez compte, s’il est condamné … Il aurait peut-être fallu s’interroger avant ?“. Il n’eut pas le temps de répondre, la Cour et le Jury entraient.
La première jurée pleurait, et personne ne regardait ni moi, ni Ahmed.
La présidente prit rapidement la parole. Les réponses aux questions étaient toutes positives. Coupable. En conséquence, Ahmed était condamné à vingt ans de réclusion criminelle.
J’avais compris quelques secondes avant ce prononcé, ce qui m’a permis de conserver un semblant de dignité : je suis resté debout, mes larmes ont jailli, mais je n’ai pas hurlé à la mort …
J’étais totalement effondré, je n’arrivais plus à penser. La Cour et les jurés sont sortis, puis seule la cour est revenue, pour l’audience civile. Je ne m’étais même pas tourné vers Ahmed, je n’arrivais pas à le faire ni à lui parler – si l’expression “KO debout” s’est jamais appliquée à une scène judiciaire, c’est bien celle-là.
Cette audience a été, comme toujours, expédiée en quelques minutes, je m’en suis rapporté, et puis enfin le calvaire a définitivement pris fin, et je me suis décidé à sortir de ma léthargie. Je me suis précipité dans les geôles, réconforter Ahmed quelques minutes, avant son départ pour la prison, que j’avais eu grand tort d’imaginer plus joyeux ; je voulais aussi lui dire que nous ferions appel, que je le suivrais encore, s’il voulait bien de moi …
Les policiers nous accordèrent quelques instants, sur le même banc où il venait de passer quatre heures … Je m’effondrai à ses côtés, vidé, meurtri, misérable. “Ahmed, je ne sais pas quoi vous dire …” Je relevai la tête pour le regarder en face, et assumer.
Il souriait. Pas son rictus à la con, non, il souriait vraiment.
Je rouvris la bouche pour lui demander s’il avait bien compris le verdict, mais il m’arrêta d’un geste : “Allez, Maître, vous vous êtes bien battu, et vingt ans, ça va, c’est pas si mal …”
J’étais stupéfait, j’ouvrais de grands yeux, j’avais le mot “appel” à la bouche, quand il enchaîna, d’une vois très douce, j’ai bien cru y discerner un petit regret : “Allez, Maître, je ne pouvais pas vous le dire vraiment, je sais que je vous aurais déçu … Mais oui, je l’ai fait. Je l’ai fait… C’est pour ça que je ne voulais pas que vous accusiez Roger, quand il était encore en vie, le malheureux : il était là, il a tout vu, mais tout ce qu’il a fait, c’est me laisser prendre son couteau …
Je le regardai, sans pouvoir bouger ou dire quoi que ce soit ; si, quand-même : “Mais… Pourquoi ?
Il répondit d’un autre petit sourire gêné, en secouant la tête : ça, il ne me le dirait pas. Je m’en foutais presque, j’étais abasourdi.
Les policiers s’impatientaient, il se leva : “Allez, ça va aller. Bon courage, et encore merci. Vous avez bien bossé.
Voilà, c’était tout. Et il est parti, pendant que je restais sur son banc, dans ma robe puante, les larmes dans les yeux, et prenais encore, une fois de plus, mais durement, vraiment terriblement durement, une leçon de vie.
Je finis par me décider à repartir, moi aussi.
Je n’allai saluer personne de la Cour, il y a des limites à tout, et dans tous les sens. Je rassemblai mes documents, ma robe, et quittai la salle, pour rejoindre mon véhicule, garé tout à côté du Palais.
J’avais mal partout, mais plus encore au ventre, et je n’étais pas arrivé à ma voiture que je dus m’arrêter et vomir, plié en deux.

ÉPILOGUE II : AUTRES RÉVÉLATIONS
Nous ne revoyons habituellement pas les jurés, après l’audience pénale : ils repartent chez eux après le délibéré, pendant que nous sommes en audience civile, audience rapide servant à la partie civile à former ses demandes financières, après condamnation pénale,  laquelle ne les concerne pas, elle a lieu uniquement avec les magistrats professionnels.
Au demeurant, ils sont tenus par le secret des délibérations, et, même si nous les croisions ou sortions ensemble du Palais, ils ne pourraient rien nous en dire.
Là, l’une des jurées, la plus âgée je pense, m’avait attendu, dehors, malgré l’heure tardive – ma voiture était la dernière à être garée dans la petite rue jouxtant le Palais.
J’étais mal en point, et la succession de sensations de dégoût, d’abord à l’énoncé du verdict, puis après ma conversation avec Ahmed, puis alors que j’étais, en une flamboyante synthèse, malade comme un chien, et dégueulais sur un mur, m’avait, avec l’immense tristesse qui était la mienne à présent, pris totalement de cours : je n’avais plus de défenses, et, pour tout dire, après m’être essuyé la bouche, j’avais rejoint ma bagnole, et pleurais comme un veau, les mains sur son toit, quand je l’entendis : “Pardon, Maître ..?
Je fis un bond : il était une heure, et je me croyais seul. Je la reconnus immédiatement, me redressai en tâchant de me donner une contenance, et l’interrogeai du regard.
Cette petite dame, expression dans ma bouche affectueuse, d’un certain âge, avait attendu dehors en bravant le froid et la nuit parce qu’elle avait bien vu, avec les autres, que j’étais effondré, tout à l’heure, lorsqu’ils avaient prononcé la décision ; et qu’elle avait bien vu, aussi, que j’étais sincèrement convaincu de l’innocence d’Ahmed, m’indiqua-t-elle. Alors, pensant d’ailleurs, elle le disait, que je ferais sans doute appel, elle avait résolu de violer le secret du délibéré, aussi parce qu’elle s’en voulait et avait besoin de le dire …
Selon elle, lorsque les jurés étaient entrés, tout à l’heure, dans la salle des délibérations, une large majorité d’entre eux étaient convaincus qu’ils ne pouvaient pas condamner Ahmed, qu’il n’y avait pas assez de preuves, ils l’avaient exprimé spontanément, elle en faisait partie, et la discussion, informelle, avait duré quelques minutes seulement, chacun ayant bien compris les règles de majorité entourant le scrutin (sur trois magistrats et neuf jurés, soit douze juges, il suffit que cinq votent “non” à la question sur la culpabilité pour acquitter), et plusieurs proposant dès lors de voter tout de suite …
Mais la présidente, et l’une des deux autres magistrates, étaient alors intervenues, en expliquant qu’on avait tout le temps, et qu’il fallait d’abord tout revoir, c’était une décision trop importante pour être prise “à chaud” ; très vite, me disait cette “mamie” attendrie par ce grand couillon d’avocat triste, elles avaient “repris la main”, et analysé les différents éléments mais à la lumière de leur expérience, en parlant beaucoup … Elle ne savait plus comment, mais il y avait eu plusieurs tours de votes blancs, et les premiers me restaient favorables, m’assurait-elle ; des discussions très dures avaient eu lieu ensuite, entre quelques jurés qui manifestement refusaient de condamner, et parlaient d’innocence et de risques d’erreur judiciaire, et, notamment, ces magistrates, assurant de la culpabilité d’Ahmed, parfois même cassantes avec ceux qui objectaient encore  – la première jurée s’était vraiment fait remettre en place, elle avait fini par ne plus rien dire … Bref, ce qu’elle voulait me dire, c’est qu’en fait j’avais convaincu suffisamment d’entre eux, mais qu’ils avaient été ensuite lâches, impressionnés par l’autorité des magistrats, et que plusieurs avaient fini par changer leur vote – elle-même l’avait fait, elle assurait s’en vouloir terriblement, avoir eu conscience, mais trop tard, de son erreur, en entrant dans la salle …
Elle avait absolument tenu à me le dire – à me l’avouer, malgré tout, pour que je “ne me désespère pas” …
J’avais conscience, je l’ai encore en écrivant, que ce qu’elle me racontait était peut-être faux, inventé pour se déculpabiliser et/ou me faire plaisir ; ou bien encore, plus probablement d’ailleurs, je ne suis pas de ceux qui pensent systématiquement que tout est pourri au royaume du Pénal, qu’il s’agissait surtout là de sa vision des choses, de son analyse : la présidente était dure, je le savais ; mais il n’y a rien d’anormal à ce qu’elle parle, au même titre que les autres, qu’elle exprime ses convictions et les étaye ; et sans doute aucun était-elle mieux armée que quiconque pour bien le faire, et convaincre : il fallait être très fort, très libre, très combatif, pour résister à cela, simple citoyen devenu juge au royaume des juges – et je crains qu’on ne rencontre pas très souvent, dans la vraie vie, le premier des fameux “Douze hommes en colère“…(9)
Elle avait posé une main sur mon épaule, ébauchait un pâle sourire contrit, voulait que je lise dans ses yeux qu’il y avait de l’espoir … Moi, je pleurais toujours, je savourerais plus tard, si l’on peut dire, l’absolue ironie de cette scène – bien sûr, il fallait que cette révélation tombe sur ce procès-là …
Je lui assurai que je comprenais, que je la remerciais de sa démarche, qui resterait secrète, qu’elle n’avait pas à s’en vouloir, la Cour d’Assises étaient conçue comme ça – je n’en pensais pas un mot, mais j’étais sans plus aucune force – pour tout dire, j’avais un tel sentiment de gâchis dans la tête que je m’en foutais.
Nous étions là, comme deux imbéciles, dans une rue déserte plongée dans le noir, les yeux brillants, à nous réconforter mutuellement sans que ça ne fonctionne, ni dans un cas ni dans l’autre, et je venais de mettre toute ma conviction à certifier l’innocence d’un homme, puis d’entendre sa condamnation, puis d’entendre qu’il n’était en fait pas innocent, puis d’entendre qu’il n’aurait en fait pas dû être condamné : j’avais ma dose de sources d’écœurement pour cette nuit-là.
Je la remerciai à nouveau, et la laissai repartir chez elle, se sentant, je l’espérais, un peu moins coupable – je n’étais en revanche pas parvenu à lui dire qu’Ahmed était bien l’assassin, pas très noblement : je me souviens avoir vaguement pensé violation du secret professionnel, mais, surtout, qu’elle siégerait peut-être à nouveau dans les prochains procès de la session : je ne voulais pas lui enlever ses illusions, je me suffisais à moi-même, sur ce chapitre, cette fois-là …
Je remontai enfin dans ma voiture, et partis, retrouver ma merveilleuse maison, ma pure et tendre épouse, à laquelle je le savais déjà je raconterais tout demain. Et dormir, si l’épuisement parvenait à m’étouffer suffisamment le cerveau.

ÉPILOGUE III ET DERNIER : LA CLÉ
Quatre années ont passé, et j’ai évidemment repris le cours de ma vie, et continué à défendre des gens, avec plus ou moins de succès. Je n’ai jamais oublié cette nuit-là, je pense d’ailleurs qu’il ne le faut pas, mais j’ai fini par la digérer, et la mettre de côté – elle a au final servi à renforcer ce qui devrait être le credo de tout magistrat ou avocat qui “fait du pénal”, et à ce titre doit obligatoirement tenter de réécrire les histoires : ne jamais rien croire d’emblée, ne jamais rien tenir pour absolument vrai qui ne soit pas absolument démontré …
Je n’ai pas non plus revu Ahmed, pas de raison et, disons-le, envie moyenne … Jusqu’à ce matin-là.
Le cabinet reçoit un coup de fil d’une brigade des mineurs, l’OPJ indique à ma secrétaire qu’un certain Ahmed vient d’être placé en garde à vue, et demande que je le rencontre. Elle me répercute l’appel, et dans un premier temps je ne fais pas le lien, le nom me parle mais de façon lointaine ; et puis ça me revient – mais, du coup, je fronce les sourcils : Ahmed est détenu depuis sept ans, je suis bien placé pour le savoir, et c’est une affaire de mœurs qui concerne des enfants ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je prends l’OPJ en ligne, me présente, et lui fais part de ma perplexité.
Il me confirme que c’est bien le même Ahmed qui est en détention, et qui a été condamné il y a quelques années pour assassinat, et il m’indique que cette affaire-ci, criminelle également, est relative à ses enfants, sans vouloir m’en dire plus au téléphone. Je suis de plus en plus dérouté, mais bon, on en saura plus tout à l’heure je suppose – j’accepte ma désignation, et confirme à l’OPJ que je me mets en route immédiatement.
Je rencontre Ahmed dans le minuscule local policier, séparé de lui par un hygiaphone gênant ; il n’a pas trop changé, un peu grossi seulement, et ses cheveux commencent à grisonner ; mais c’est le même petit bonhomme au demi-sourire permanent qui entre en face de moi, manifestement content de me revoir – je suis plus mitigé.
Je lui dis que, compte tenu du passé, je ne suis pas certain que je l’assisterai dans cette procédure-là au-delà du présent entretien, on verra, et je lui demande ce qu’on fiche là, en lui indiquant que l’OPJ m’a parlé de “viols aggravés sur ses enfants”, sans me donner de détails ; je ne comprends pas, où alors ils le voient au parloir, et ..?
Il m’assure qu’il comprend mes réserves, et qu’il ne me mentira plus jamais, si je veux bien rester son avocat. Et il m’explique que je n’y suis pas du tout, et que cette affaire, c’est ça : “J’étais très seul, Maître, à l’époque que vous connaissez, avant le … Décès de ma femme. Très seul. Elle, elle ne foutait rien à la maison, elle s’était mise à boire beaucoup, elle se barrait toute la journée … J’adorais mes enfants, ça n’a pas changé, mais, je ne sais pas trop comment ça a commencé, j’ai un peu caressé la plus grande, un jour. Elle n’a rien dit, et j’ai recommencé. Les autres aussi, sauf les plus petits … Et ça a continué … Je savais que c’était mal, mais …” Et il me fait en dix minutes un récit que, par expérience, je connais bien, celui d’actes de plus en plus fréquents, et de plus en plus graves, passant très vite aux “relations complètes”, comme on dit pudiquement chez nous, ce avec quatre des six enfants, s’enfermant d’autant plus facilement dans le mutisme que la mère était absente …
Ça y était, je comprenais, j’étais idiot, bien sûr que cette affaire ne pouvait porter que sur des faits plus anciens, remontant à avant l’incarcération d’Ahmed …
Je le regardais, impressionné : ce petit bonhomme … Qui avait tellement tout caché, à tout le monde, et à moi le premier, bon sang … Je repensais, bien sûr, à la première affaire, à tous ces témoins qui avaient juré que c’était un père exemplaire ; aux services sociaux, qui suivaient la famille depuis le troisième gosse, et qui avaient dit la même chose, sans rien voir … A ma consœur de la partie civile, qui avait plaidé ce jour-là avoir entendu ces mêmes enfants, qui lui avaient dit à quel point ils aimaient leur père, à quel point il leur manquait – éternel conflit monstrueux de sentiments dans les cœurs des victimes d’inceste, particulièrement celles qui sont encore des enfants …
Une vie de dissimulations. Et une vérité judiciaire décidément aux antipodes de La Vérité. Mais, alors, au fait ..?
Il anticipa ma question suivante – je n’étais décidément pas toujours très vif …
Maître, je vous l’ai dit, je vous dis tout, maintenant. Alors maintenant, vous comprenez ? Vous comprenez pourquoi je l’ai tuée ? Elle savait tout. Elle m’avait surpris, une fois, plusieurs mois avant, elle avait tout compris. Elle avait demandé aux enfants, ils lui avaient tout dit. Elle me faisait chanter, surtout depuis qu’elle savait que j’allais demander le divorce, c’est bien pour ça que je n’ai pas pu. Elle m’avait dit qu’elle ne dirait rien, tant que je lui foutrais la paix, qu’elle pourrait dépenser nos sous, faire ses journées comme elle voulait, s’amuser, picoler … Elle prenait presque tout, et moi, je faisais la bouffe, le ménage, je m’occupais des enfants … Des fois, elle faisait des allusions devant des voisins, ou à l’école, vous savez … “Oui, Ahmed il adore nos enfants, vraiment, je crois qu’il est plus amoureux d’eux que de moi ; des fois je suis jalouse”, vous voyez le genre … Je n’en pouvais plus. C’est comme ça que c’est arrivé, je n’avais plus le choix …“.
Il faut à tout prix, quand on est avocat et qu’on fait du pénal, trouver le moyen de conserver, en soi, quoi qu’il arrive, quelques repères phares, une sorte de réservoir à illusions, la ressource permettant de penser, à chaque affaire, à chaque révélation, que non, ça n’est pas la vraie vie ; que oui, ça n’est qu’une histoire ponctuelle parmi tant d’autres, normales et heureuses, elles ; qu’on a fait le choix, en faisant ce métier, de faire aussi une collection de ce que l’Humanité peut offrir de plus navrant, et de plus dur, des tombereaux de douleurs variées – mais que ça reste des accidents, au sens étymologique du terme – événement imprévu, imprévisible, malheur …
J’ai finalement décidé de défendre à nouveau Ahmed.
Deux ans plus tard, après une instruction facile – cette fois, tous les faits étaient reconnus, il était déclaré coupable des nombreux viols commis plusieurs années avant sur quatre de ses enfants.
La même Cour d’Assises l’a condamné à quinze ans de réclusion criminelle. Trois de moins que les réquisitions.
Ahmed m’a, à nouveau, remercié.


[ Post-scriptum d'après publication : Plusieurs lecteurs m'ont, en des termes plus ou moins intelligents et courtois, mais passons, interrogé relativement au secret professionnel protégeant les relations entre un avocat et son client, et mon éventuelle violation de cette règle, effectivement absolue, en publiant dans ce récit la confession d'Ahmed.
La question est légitime, et la réponse est triple : d'abord, je m'en suis déjà expliqué ailleurs, je tâche en général de raconter mes histoires en ne me contentant pas d'y modifier les noms, mais également beaucoup d'autres éléments, de façon à ne pas blesser leurs véritables protagonistes ; ensuite, pour celle-ci, les deux audiences ont été publiques, et largement relayées par la presse régionale -et dans ces cas-là, évidemment, ces modifications sont moindres car n'ont plus guère d'intérêt...
Enfin, et surtout, car c'était le point sensible de ce texte, Ahmed, lors de la deuxième audience, pendant laquelle bien sûr l'assassinat de son épouse a été largement évoqué, et même avant, pendant l'instruction judiciaire de la deuxième procédure, a souhaité, et lui seul, non seulement, avouer l'assassinat, mais encore s'expliquer totalement sur le fait qu'il m'avait menti et la façon (et le moment) dont il me l'avait dit (je me souviens d'un article qui avait d'ailleurs mentionné expressément ce moment de la deuxième audience...). Je pense qu'il l'a voulu pour expliquer ma position dans le premier dossier, qui avait été annexé en totalité au second, et qu'on ne pense pas, pour le dernier procès, que j'avais passé mon temps à mentir à ses côtés dans le premier...
Mais bref, je rassure ceux qui avaient pu en douter : il va de soi que je n'aurais pas pu, ni voulu, vous faire part de cet épilogue-là si ses aveux étaient uniquement demeurés entre nous -et qu'il ne me serait d'ailleurs pas de ce fait venu à l'idée de vous raconter cette histoire... ]

  1. Le meurtre est l’acte de donner volontairement la mort, puni de trente ans de réclusion. L’assassinat est un meurtre aggravé par la préméditation ou … le guet-apens. ()
  2. Et je salue le gendarme de forte corpulence qui ce jour-là, sous des trombes d’eau m’ayant coûté un costume, a “joué” le rôle de la victime, en restant allongé un bon quart d’heure dans le fossé détrempé et plein de boue … Pour s’apercevoir ensuite, au milieu d’un fou-rire général, qu’un animal, manifestement de forte taille, avait aussi laissé autre chose à l’endroit du crime, dont son uniforme était désormais couvert, et dont l’odeur était insoutenable : dur métier … ()
  3. Ce point est actuellement l’objet de féroces discussions entre moi-même et moi-même… ()
  4. C’est l’acte final de la procédure d’instruction, celui, établi par le juge d’instruction, après réquisitions du parquet et, désormais, observations de la défense, qui vise la totalité des éléments à charge, toujours, et à décharge, plus rarement bien qu’en principe obligatoirement, suffisant pour permettre qu’un homme soit jugé par une cour d’assises ; c’est un acte extrêmement important, d’autant plus que c’est le premier qu’on lira aux jurés, en tout début d’audience, celui qui leur fera découvrir l’affaire qu’ils vont juger ; ce devrait être, légalement, un historique de l’affaire et un listing des éléments à charge et à décharge, présentés comme tels ; c’est le plus souvent un récit rédigé comme un jugement de condamnation – je ne jette pas la pierre aux magistrats, l’exercice est très délicat, et la frontière entre “preuves de culpabilité” et “charges suffisantes” pour envoyer l’homme se faire juger très ténue ; en tout cas, on ne peut pas à la fois clamer son innocence et ne pas faire appel de cet acte, même si l’évidence dit que des charges, il en existe, même si elles sont discutables … Ce qui sera l’objet du procès, mais du procès seulement, qui aura donc bien lieu … Il arrive souvent qu’un homme se dise innocent, mais n’ait pourtant pas fait appel de la décision du juge, se privant d’une possibilité, si infime soit-elle, de ne pas être jugé : ces situations sont souvent accablantes pour lui, pour la thèse de l’innocence : les avocats doivent faire extrêmement attention à ne pas l’y placer … ()
  5. Il n’y a qu’un magistrat pour croire qu’il suffit de séparer physiquement deux détenus pour qu’ils ne communiquent pas entre eux ; l’information circule mieux et plus vite entre deux maisons d’arrêt qu’à l’air libre, par le biais des transferts de détenus, et, maintenant, des portables, notamment … Oui, et des échanges entre avocats, aussi, parfois. ()
  6. Faites le test, sans faire semblant de vous défendre d’un faux crime : aux assises, l’examen de la personnalité commence par une déclaration spontanée de la personne, censée à cet instant retracer exhaustivement sa vie, depuis l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Essayez de le faire, seul, face à une glace ; si plus de trente phrases vous viennent, peut-être alors ne vous reprocherait-on pas de dissimuler certaines choses, d’édulcorer, d’oublier des pans entiers de votre existence. Mais je suis bien certain que vous n’aurez même pas trente phrases. Un autre exemple, que tous les avocats connaissent encore mieux : vous avez violé une gamine ou un gamin, vous l’avez reconnu, et il est là, à la barre, devant vous. Essayez de “bien” répondre, en imaginant le silence et le regard des jurés, en sus de celui de votre victime, à cette question du président, qui viendra à coup sûr : “Madame, Monsieur, vous êtes là, devant cet enfant, vous avez reconnu lui avoir fait du mal … N’avez-vous rien à lui dire ?” La réponse interdite est “Non”, sauf à passer pour un monstre insensible. Je vous laisse en tenter d’autres, audibles par des jurés… ()
  7. Marie, ma Chère mémoire de blog, si tu retrouves où ..? ()
  8. Les mineurs ne peuvent se représenter eux-mêmes en justice, n’en ayant pas la capacité légale. En principe, leurs représentants légaux sont leurs parents. Mais bien souvent, ceux-ci ne peuvent exercer ce rôle, étant eux-mêmes accusés, comme ici pour leur père, ou bien parce qu’on estime qu’ils ont manqué à leur devoir, le cas type étant la mère qui a recueilli des dénonciations de faits incestueux, mais n’a rien fait : dans tous ces cas, on nomme un administrateur ad hoc (“A cette fin”), association de protection de l’enfance ou Conseil Général, lequel mandate un avocat, pour les représenter dans l’instance en cours et faire valoir leurs droits. ()
  9. Sans qu’on puisse réellement en vouloir à quiconque, à mon avis – ou seulement au législateur, qui n’a pas voulu que, comme cela se fait ailleurs, les jurés soient seuls pour délibérer de la culpabilité et des circonstances aggravantes, les juges professionnels ne les rejoignant que pour la peine ; et qui au surplus veut actuellement que ces jurés soient moins nombreux, comme si, déjà, ils avaient suffisamment de poids, face aux professionnels … Bref, autre débat. Et il n’empêche : tout élève-avocat DOIT voir ce film, et en apprendre chaque réplique de chaque personnage : toutes peuvent servir, sans exception. ()

 

Justice et démocratie

Une réflexion avisée...

Un procureur général de la nation doit être instauré, indépendant du politique

LEMONDE.FR | 17.06.11 | 10h45


Il n'y a plus de justice digne de ce nom là où le pouvoir règne en maître, y compris sur les juges. Pour autant, quel gouvernement, même démocratique, ne sera pas tenté de voir en la justice un facteur de contrariété quand ses décisions ne concordent pas avec les projets du moment ? C'est dire, au risque de proférer une banalité, que le pouvoir… est le pouvoir, tandis que la justice est un contre-pouvoir.
A l'époque où je suis entré dans la magistrature, la laisse était courte pour le parquet, sans que le pouvoir eût à la tirer en permanence, car ce qui pourrait être appelé la soumission allait de soi. Peut-on parler vraiment de soumission ? Il s'agissait d'une communauté de vues: le gouvernement souhaitait mettre en œuvre une répression aussi efficace que possible et les parquets étaient d'avis que cette répression se justifiait.
Les années 1980 et 1990 ont cependant été marquées par une nette évolution, politique et judiciaire. Une évolution politique, d'abord, par laquelle le gouvernement a pris des mesures d'une haute importance pour replacer l'institution judiciaire dans un contexte plus démocratique et civique. Le mérite en revient pour l'essentiel à Robert Badinter : suppression de la peine de mort, suppression de la Cour de sûreté de l'Etat, introduction du droit de recours direct auprès de la Cour de Strasbourg.
Sont ensuite survenues, dans le courant des années 1990, les affaires dites politico-financières. Dans ces dossiers, le pouvoir politique ne pouvait que se trouver en grande difficulté dès lors qu'il était en position de donner des instructions susceptibles de concerner des amis ou des adversaires. Il était dans un cas soupçonné de favoritisme et dans l'autre de partialité. Ces affaires ont été pour les juges et les procureurs l'occasion d'une affirmation forte de l'indépendance de la justice par rapport au pouvoir politique et l'on a pu parler à ce moment du pouvoir des juges, sinon du pouvoir judiciaire.
Nous pouvions donc penser que le curseur entre pouvoir et justice avait glissé vers la justice. C'est assez naturellement que le gouvernement, instruit par ce qu'il avait observé sur les affaires politico-financières, a pris pour principe en 1997 de ne pas intervenir dans les affaires individuelles, mais de procéder par instructions de politique générale. Je ne crois pas que cette période ait été la pire pour la justice.
Mais ce n'était pas suffisant pour conduire à l'émergence d'un véritable pouvoir judiciaire. Et la suite a montré que tous les éléments permettant au curseur de revenir vers le politique se sont mis en place. La justice a été jetée dans le débat politique dès les élections de 2002. L'exploitation du thème de l'insécurité – la dénonciation du prétendu laxisme des juges, les contradictions dans lesquelles on poussait la population en la prenant à témoin du malheur des prisons tout en reprochant aux juges de ne pas assez les remplir – a été dévastatrice. Avec le cliché des juges laxistes, alors même que les prisons étaient pleines, est venue l'exploitation des faits divers. Ainsi a été non pas posée mais dévoyée la question par ailleurs légitime de la responsabilité des juges.
D'autres moyens existent de s'assurer une maîtrise du cours de la justice. L'utilisation du principe hiérarchique qui pèse sur les procureurs en fait bien sûr partie. Il est à cet égard problématique que les nominations et la progression des carrières soient entre les mains de l'exécutif. Je crois pourtant, si l'on regarde non pas les quelques années qui viennent de s'écouler mais une longue période, que nous sommes entrés dans ce moment de l'histoire où l'autorité judiciaire est en passe de se muer en pouvoir judiciaire. Cette transition repose sur trois moteurs.
Le premier est peut-être encore hoquetant, mais il tourne, c'est la volonté d'émancipation non seulement des juges mais aussi des parquets, qui, même si l'on peut déplorer des incidents isolés bien qu'emblématiques, sont attachés à leur statut de garants des libertés individuelles. Le deuxième de ces moteurs est appelé à prendre plus d'ampleur et nous vient de la construction européenne: il est à bien des égards dépassé de s'interroger sur les rapports de la justice et de l'exécutif quand ils sont dominés par un élément supérieur et extérieur, venant de Luxembourg et de Strasbourg.
Le troisième moteur est le contrôle de premier niveau de la constitutionnalité des lois maintenant reconnu aux juridictions avec le mécanisme de la question prioritaire de constitutionnalité: les lignes ont ici bougé, qui séparent l'exécutif, le législatif et le judiciaire, et cela ne s'est pas fait en défaveur du judiciaire.
Comment, alors, mieux affirmer ce pouvoir judiciaire naissant? La politique des moyens, par laquelle il est facile de porter atteinte à l'administration de la justice, doit être revue. Concernant le parquet, je suis convaincu qu'il ne pourra survivre que s'il coupe ce que l'on a appelé le cordon le reliant à l'exécutif, qu'il s'agisse des nominations ou de l'activité judiciaire qui ne doit plus relever, pour la gestion des affaires individuelles, du contrôle politique.
Le moment semble aussi venu de s'interroger sur l'instauration d'un procureur général de la nation, qui aurait, lui, autorité sur les parquets, mais qui serait déconnecté de l'échelon politique. Le traité de Lisbonne, en prévoyant la création d'un ministère public européen, nous invite à cette réorganisation de nos institutions en interne, afin qu'à cette autorité judiciaire supranationale réponde une autorité judiciaire unique sur le plan national.
Ainsi émergera ce véritable pouvoir judiciaire, dont certains diront qu'il est la version juridique de l'enfer et que d'autres considèrent comme une évolution normale dans une démocratie avancée, c'est-à-dire un Etat de droit, où s'exerce bien sûr le pouvoir, mais où les droits des individus doivent aussi être protégés par des contre-pouvoirs, parmi lesquels la justice est un élément central. C'est pourquoi je crois possible de dire que, oui, il existe un pouvoir de la justice bien plus qu'une justice du pouvoir. C'est à mes yeux un signe de santé pour une démocratie.
Jean-Louis Nadal, procureur général près la Cour de cassation

 

DSK : on juge un homme, pas un symbole

 LEMONDE | 14.06.11 | 14h03  •  Mis à jour le 15.06.11 | 14h55

Je ne sais si Dominique Strauss-Kahn est innocent ou coupable des faits qui lui sont reprochés. Je ne sais qu'une seule chose, et malheureusement ce savoir, qui relève de l'évidence, est de moins en moins partagé : Dominique Strauss-Kahn n'est pas un symbole mais une personne singulière, avec un nom et un prénom. Même ceux qui, impressionnés par l'acte d'accusation et les indices distillés dans la presse, lui refusent la présomption d'innocence, devraient lui accorder, ce serait quand même la moindre des choses, la présomption d'individualité.
Au lieu de cela, on conceptualise Strauss-Kahn à tour de bras et à longueur de talk-shows, on en fait un spécimen, un emblème, une catégorie ; on le noie dans l'abstraction. "Qui il est" est remplacé par ce qu'il est ou ce qu'il est censé être : le dominant dans ses oeuvres, le vieux-mâle-blanc-libidineux, le membre du club des puissants que rien n'arrête et qui se croient tout permis.
Son procès devient le procès de l'Occident prédateur, le procès du racisme, le procès de l'islamophobie, le procès du sexisme, le procès de la persistance de l'Ancien Régime dans l'Europe démocratique, le procès des baisers volés, des plaisanteries grivoises et la conception française du commerce des sexes, le procès enfin de tous les violeurs, de tous les pédophiles et toux ceux qui s'obstinent à refuser de partager les tâches ménagères. Deux humanités se font face : celle qui écrase et celle qui est écrasée. Par l'entremise des femmes de ménage new-yorkaises, la seconde dit aujourd'hui à la première : "Assez ! Dominique Strauss-Kahn doit payer pour ce qu'il nous a fait."
Eh bien non, il ne vous a rien fait. Ce qu'il a fait, c'est à la justice de le déterminer. Si l'on transforme le procès d'un homme en procès de la domination, alors la justice se retrouve sans objet, la cause est entendue, le verdict est déjà tombé et les audiences n'ont plus lieu d'être sinon comme châtiment, comme humiliation publique, comme lynchage politico-judiciaire, comme "Shame on you !" ("honte à vous").
Dans La Tache (Gallimard, 2004), ce roman qui commence en pleine affaire Clinton-Monica Lewinsky, Philip Roth dit qu'il avait rêvé d'une banderole géante tendue d'un bout à l'autre de la Maison Blanche comme un de ces emballages dadaïstes à la Christo et qui proclamait : "A human being lives here" ("Ici demeure un être humain")...
J'ai envie moi aussi d'emballer la "luxueuse résidence" où vit celui qui a été jugé indésirable par tous les copropriétaires des appartements de Manhattan et de rappeler aux photographes, aux envoyés spéciaux, aux éditorialistes, aux touristes, aux féministes, aux déconstructionnistes de tous les pays, aux professionnels du rire, à la gauche morale et à la droite trop contente de pouvoir défendre à son tour, qui plus est contre un socialiste, la cause des opprimés, que là demeure un être humain.
Un être de chair et de sang. Certes l'agression du Sofitel (si elle est avérée) est incomparablement plus grave que ce qui s'est passé dans le bureau Ovale entre le président et sa stagiaire. Mais un être humain est un être humain. S'il y a une leçon à retenir du XXe siècle, c'est que nous devons, coûte que coûte, nous arc-bouter à cette tautologie. Et cela vaut également pour la plaignante réduite elle-même à une abstraction, instrumentalisée et désincarnée sans vergogne par ceux qui font profession de s'émouvoir de son sort.
Parmi les procès nés de l'affaire Strauss-Kahn, il y a celui de l'omerta, de la loi du silence, de la complaisance dont la presse française aurait fait preuve envers la classe politique. Au nom de la sacro-sainte séparation entre vie privée et vie publique, on aurait couvert des agissements répréhensibles et notamment celui du dragueur particulièrement lourd qu'était l'ancien directeur du Fonds monétaire international (FMI).
Certains journalistes font donc leur mea culpa en se frottant les mains. Ils promettent de faire connaître au peuple entier les turpitudes de ses mandataires au lieu de réserver cette connaissance à un petit nombre de privilégiés. Ils s'engagent à fouiller les existences, à écouter les conversations, à dénoncer les transgressions et à ne respecter qu'un seul secret : celui de leurs sources. Le droit démocratique de savoir et l'exigence citoyenne de moraliser la vie publique leur imposent d'accroître encore leur pouvoir. Quelle aubaine !
Dans L'Insoutenable Légèreté de l'être et dans Les Testaments trahis (Gallimard, respectivement 1984 et 2000), Milan Kundera nous raconte une histoire très instructive. Voulant discréditer deux grandes personnalités du "printemps de Prague", le romancier Jan Prochazka et le professeur Vaclav Cerny, la police a diffusé leurs conversations en feuilleton à la radio.
"De la part de la police c'était un acte audacieux et sans précédent. Et, fait surprenant : elle a failli réussir ; sur le coup, Prochazka fut discrédité : car, dans l'intimité on dit n'importe quoi, on parle mal des amis, on dit des gros mots, on n'est pas sérieux, on raconte des plaisanteries de mauvais goût, on se répète, on amuse son interlocuteur en le choquant par des énormités, on a des idées hérétiques qu'on n'avoue pas publiquement, etc. (…). Ce n'est donc que progressivement (mais avec une rage d'autant plus grande) que les gens se sont rendu compte que le vrai scandale ce n'étaient pas les mots osés de Prochazka mais le viol de sa vie ; ils se sont rendu compte (comme par un choc) que le privé et le public sont deux mondes différents par essence et que le respect de cette différence est la condition sine qua non pour qu'un homme puisse vivre en homme libre ; que le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et que les arracheurs de rideaux sont des criminels."
Cette parole antitotalitaire sera-t-elle entendue ? Ou l'affaire Strauss-Kahn achèvera-t-elle de nous convaincre que l'arrachage du rideau n'est pas criminel mais salutaire dès lors qu'il est l'oeuvre de journalistes citoyens et non de policiers ?
Alain Finkielkraut, philosophe Article paru dans l'édition du 15.06.11